mardi 24 mai 2016

106-Chez nous



Par un joli soir de début juin Florine effectua son grand retour dans le Centre 666. Elle avait voulu arriver tôt, avant tout le monde. Elle ne voulait pas débarquer au milieu d'un groupe et attirer tous les regards sur elle et donc sur sa brûlure qui l’obsédait tant. Elle exprimait des sentiments ambivalents entre véritable joie de retrouver les autres et crainte du jugement et du questionnement. Nerveuse, elle préparait maladroitement la grande salle dont la table principale était recouverte d'une fine couche de poussière. Elle se cogna le genou contre une chaise qui, en se renversant, fit vilain bruit qui résonna entre les murs vieillots de la pièce. 

"Putain! cria t-elle avec exagération. 
Je me tournai vers elle, les yeux écarquillés et les bras à moitié levés témoignant de ma surprise.
-Cool, oh!
-Ouais JE SAIS!
Et sur ces mots elle partit à l'autre bout de la salle pour vérifier le contenu du réfrigérateur. A son grand soulagement il contenait toujours quelques bouteilles de Red qui, depuis le temps, devait être plus que glacées. Du sang en granité.
-T'aurais pu faire du ménage quand même Mehdi!
-J'avais d'autres choses en tête ces derniers jours. Mais tu sais, l'endroit est tellement moisi que la poussière s'accumule très vite. 
-C'est ta fainéantise qui s'accumule."

Florine rit de son bon mot.
Nous attendions les autres. Robert ne viendrait pas. La vampire avait tenté de me convaincre du contraire mais j'avais tenu bon. Je ne souhaitais plus le voir. Il était trop dangereux et de toute façon, de lui même, il avait refusé l'invitation de Florine. Il ne pouvait plus soutenir mon regard sans voir sur lui s'abattre un airbus de honte. Oliver et Steeve eux seraient de la partie. Ils n'avaient jamais cessé de venir. Cela m'avait d'ailleurs toujours interrogé. De quoi souffraient ils pour participer à cette petite réunion hebdomadaire d'êtres en difficulté? J'y voyais surtout une entraide mutuelle des colocs aux canines longues. Quant à Sacha il m'avait mollement annoncé sa présence ce soir lorsque je l'eus au téléphone. Il était plus préoccupé par la quantité d'ondes qu'il recevait à chaque seconde passée l'oreille collée au combiné. Mais, au milieu d'un chapelet de propos délirants, il avait dit qu'il serait là. Jeanne, elle, venait chaque semaine. Même quand je n'étais pas là elle se posait sur le toit et attendait patiemment âme qui vive. Elle se disait contrainte de venir mais elle y trouvait finalement son compte. Sa solitude lui pesait tellement qu'elle ne pouvait faire l'économie d'une présence amicale.
Le petit cercle d'amis justement ne s'était pas agrandi depuis un moment. Florine me parlait de "recruter" des gens. Je lui disais que si je continuais à jouer au psychologue nocturne et si j'acceptais de rencontrer d'autres personnes bizarres au sang froid, mort vivantes, spectrales ou lycanthropiques peut être qu'alors oui il y aurait de nouvelles recrues pour le centre 666.

Oliver et Steeve furent les premiers arrivés. Ils se montraient d'une attention presque excessive envers Florine. Ils avaient toujours été très gentils avec elle mais là on sentait de la protection. Steeve arborait une sublime chapka défiant ainsi la température particulièrement élevée de l'air ambiant. Le vampire britannique se dirigea rapidement vers le réfrigérateur pour y déposer des bouteilles supplémentaires de Red avant de ponctuer son action d'un pouce levé en direction de Florine. Mission accomplie. Quand Sacha fit son apparition personne ne le salua avec enthousiasme sauf moi. Je faisais mon job. Chaque venu d'un patient dans une structure de soin est une petite victoire. Et pour lui et pour l'institution. Ça veut dire qu'on sert quelque part à quelque chose. J'ai longtemps utilisé cette phrase dans ma pratique sans définir ce qu'étaient le quelque part et le quelque chose. Sacha avait glissé son corps mince et voûté dans un imperméable beige dégueulasse. Il avait les cheveux gras et ne s'était visiblement pas lavé depuis un moment.

"Putain d'ondes, putain d'ondes" répétait-il en arpentant grande salle et en collant parfois sa tête à la baie vitrée.

Florine se tourna vers moi et agita son doigt près de sa tempe pour signifier que Sacha était visiblement fou. Hypothèse fondée. A l'instar d'Oliver il déposa également des bouteilles dans le frigo. Des bouteilles de bières qu'il avait transportées dans ses grandes poches. Je l'imaginai errer dans la rue en faisant tinter ses bouteilles. Il ne pouvait passer inaperçu. Je me rendis compte que je ne savais pas où le loup garou vivait réellement. D'où venait-il quand il passait deux heures au centre? De Meudon? L'horaire tardif de son départ rendait compliqué un retour en train. Prenait-il le taxi? Lors de notre première rencontre il avait dit venir de Paris, mais d'où? Y vivait-il toujours? Ce sujet ne m'avait jamais intéressé jusqu'à présent et Sacha m'apparaissait plus mystérieux que ce que je pensais alors.

L'interphone sonna. C'était Florence. Je lui avais promis de pouvoir mettre les pieds dans le centre. Florine n'était pas au courant.

"Qui c'est? me demanda la vampirette intriguée.
-Tu verras" lui répondis-je avec un sourire que j'espérai malicieux mais qui la fit grimacer.

Quand Florence apparut, vêtue d'un mini short en jean du plus bel effet et de sa jambe artificielle chromée, Florine se transforma en furie.

"Bordel c'est quoi ce putain de délire!
-Surveille ton langage jeune fille, lui dis-je.
-Flûte! c'est quoi ce délire de bordel!"

La fille à la jambe artificielle, elle, était tout à fait à l'aise. Elle déambulait déjà dans la pièce principale en boitant légèrement. Elle serrait des mains avec la dextérité d'un politicien en campagne. La première paluche qu'elle attrapa fut celle de Jeanne.

"Vous êtes Jeanne, la célèbre gargouille hein. Enchantée, nice to meet you. Enfin, j'sais pas si on peut parler comme ça à une gargouille. Hey, ça gourgouille là d'dans?" dit Florence en glissant sa fine main dans celle marronnasse et verdâtre de Jeanne aux doigts disproportionnés.

Florine "hallucinait" tandis que l'invitée faisait déjà amie amis avec les autres. Seul Oliver faisait la mou dans son coin sans refuser pour autant d'échanger quelques mots avec Florence.  Il jetait des regards interrogatifs à la vampirette furieuse.

"Elle n'a rien à faire là! me dit-elle en pointant du doigt la brune unijambiste.
-Bah moi aussi j'suis différente! lui répondit-elle en tapotant sur sa cuisse. Tu n'as pas le monopole de l'étrangeté p'tite palotte."

Florine fulminait et criait. Steeve agitait les bras pour tenter de l'apaiser.

"Les voisins, chuchota t-il.
-Mais on a pas de putains de voisins!" renchérit Florine.

Sans se démonter Florence revint vers Sacha.
"Et vous vous êtes quoi? Alcoolique spectral? ah ah! M-D-R je rigole hein. Humour de voisin! ponctua t-elle de mouvements de doigts mimant des guillemets.
-Non, j'suis un loup garou. Et potentiellement alcoolique je crois.
-Loup garou? Ah? houuuu houuuu fait le loup. Houuuu. Je vais souffler sur ta maison petit cochon!
-Non ça c'était un loup, tout court.
-Mais un loup debout et qui parle. Un loup garou non?
-Maintenant que vous le dites..."

Et Sacha d'avaler une énième gorgée de bière.

"Mais faîtes la partir! Vous êtes cons ou quoi?! Je ne veux pas qu'elle nous voit! On est chez nous ici! Entre nous! Je ne veux pas qu'elle me voit!"

Florine hurlait et ses grands yeux brillaient. Elle pleurait. S'en suivit un silence. Tout le monde s'était tu et la regardait. Oliver baissait la tête. La petite vampire serrait les dents. Un petit muscle battait sur son cou blanc. Puis, sans un mot et calmement, elle sortit.

"Wouf!" souffla Florence les yeux grand ouverts.

Oliver, Steeve, Jeanne et dans une moindre mesure Sacha n'osaient réagir. Personne ne semblait comprendre ce qui se passait. Je ne pouvais pas laisser Florine ainsi et je sortis pour la retrouver sans rien dire à mes compagnons.

C'est assise sur l'avant dernière marche des escaliers de l'immeuble que je retrouvai Florine. Elle se passait la main dans les cheveux à intervalle quasi régulier. Elle s'arrêta quand je m'assis près d'elle.

"Je lui avais promis l'invitation, dis-je.
-C'est nul comme promesse. Tu enfreins les règles qu'on avait fixées Mehdi!
-Les règles ça ne veut rien dire du tout, je suis psy, je m'adapte. Elle ne représente aucun danger.
-Qu'en sais tu? Sérieusement? Tu la connais depuis combien de temps hein? Qui te dit qu'elle ne va pas tout balancer sur twitter ou ce genre de connerie? C'est notre cocon, à nous ici, c'est un lieu cadrant et soignant comme tu dirais.
-Oui c'est vrai mais ce lieu cadrant et soignant peut aussi s'ouvrir sur l'extérieur. Fais moi confiance.
-Je sais que je peux te faire confiance. Sauf pour être drôle mais en général je veux dire. Mais je n'aime pas que les gens nous voient.
-Que les gens TE voient non?
-Que les gens NOUS voient...et me voient. Ils vont nous juger, se moquer, nous chasser, nous tuer même.
-Je doute que Florence puisse te tuer, quoique...
-Je suis sérieuse! Le Conseil a mis tellement de temps à instaurer cette paix et cette discrétion, on doit être hyper vigilant.
-Tu es devenue très discrète depuis ton retour. Mais peut être que je l'ai effectivement fait venir trop tôt...
-Je ne sais pas, dit Florine en se passant à nouveau la main dans les cheveux. C'est compliqué pour moi. J'ai besoin de temps pour digérer.
-Je comprends."

Elle accepta de remonter et de faire la paix. Alors elle rejeta une dernière fois ses cheveux en arrière, découvrant ainsi la brûlure qui rosissait légèrement sa joue. Elle qui se voyait monstrueuse n'avait jamais cessé d'être belle.

mardi 5 janvier 2016

105-Celle qui réparait les erreurs



*J'ai récupéré Mahaleo*

C'est par ce sms reçu un dimanche soir que Florine concluait son week-end sauvetage. Elle s'était donné pour objectif d'aller parler avec Robert le zombie et Mahaleo le fantôme et ainsi récupérer des situations qui, de mon point de vue, étaient plus que compliquées pour ne pas dire foutues. Elle m'a ainsi fait suivre presque en temps réel ses rencontres avec ses deux amis par textos interposés.
Depuis son retour la vampirette n'avait cessé de me vanner sur mes relations difficiles avec ses amis devenus mes patients. L'épisode de la chaise fracassant la fenêtre à Saint Germain en Laye la faisait ricaner et elle louait mon manque de tact en son absence. Je détestais cela car si auparavant ce genre de tacles me faisaient rire ici ses propos prenaient des intonations méchantes et agressives. Et même si elle s'en défendait Florine me faisait de la peine en me parlant ainsi.
Chacun de ses textos respirait l'exagération. Pour peu on aurait pu la croire à la tête de l'ONU tentant de résoudre le conflit israelo-palestinien à elle seule. Messages pourtant emprunts de doute, d'espoir, de sarcasme et, sans doute, de peur.
Elle est allée voir Robert samedi. Elle l'a trouvé enfermé dans son placard comme lors de ma première rencontre avec lui. Elle a été surprise par l’agressivité de la famille zombie et par l'horrible voix de Robert.

*Je ne comprends pas ce qui se passe ici*

Elle m'a envoyé des photos du local E.D.F. (en oubliant que la faible luminosité du lieu n'aidait pas à réaliser de jolis clichés) représentant des bouts de chair gisant au sol. Selon ses dires les zombies commençaient à sérieusement pourrir. Après avoir "recadré" (frappé?) les parents et les sœurs de Robert,  Florine s'est assise contre la porte en métal du placard. Ça sentait le déjà vu.

*Comme toi mec! j'fais comme toi (en mieux) LOL*

Elle me faisait suivre sa tentative vaine de dialogue avec son ami zombie. Il parlait peu et râlait beaucoup. Florine s'amusait de la situation, au début. Car ensuite ses messages témoignaient à la fois d'un ennui qui s'installait doucement et d'une inquiétude au sujet du quasi mutisme du mort vivant.
Aider les gens est une chose difficile.
A une heure très avancée de la nuit j'ai reçu un message m'annonçant que Robert était enfin sorti de son "fichu" placard. La description que la vampire m'en faisait n'était pas des plus rassurante.

*Il tombe en morceaux putain!*

Robert était avare en mots mais Florine n'a pas lâché l'affaire et a réussi au cours d'un entretien digne de la grande époque de la stasi à lui arracher quelques phrases au sujet de cette fameuse soirée où le zombie avait voulu faire de moi son sandwich kebab.

"Je suis un monstre".
C'est ce qu'il aurait répété. Un monstre. Difficile de lui donner tort. Il aurait ajouté qu'il méritait de mourir et qu'il refusait de devenir comme le reste de sa putride famille. Florine aimait le comique de répétition. C'est pourquoi elle a de nouveau tenter de plaisanter avec son ami mort vivant. Mais ses textos laissaient paraître son incompréhension devant le manque de retour à ses blagues. Robert ne voulait pas rire, il voulait mourir. La vampire s'échinait à faire mieux que moi mais n'arrivait pas à accepter cet état de fait. Elle s'épuisait pour rien et elle me fatiguait par la même occasion.
C'est malgré tout avec une certaine fierté quasi discordante qu'elle quittait Robert. Elle avait renoué le lien avec lui, l'avait fait sortir de son foutu placard et recueilli ses plaintes. Florine ne pouvait supporter l'échec. Surtout depuis son retour. La marque que son visage arborait et qu'elle palpait régulièrement du bout des doigts lui rappelait qu'elle était devenue inférieure aux autres vampires. C'était comme ça qu'elle l'interprétait tout du moins. Ne pas réussir à faire ouvrir la porte du local dans lequel s'était enfermé son pote tout à fait mort aurait été narcissiquement insupportable. Alors il valait mieux célébrer une victoire en trompe l’œil que rien du tout.

*Demain je passe à Mahaleo!*

Pour le fantôme les choses se sont beaucoup mieux passées. Pas étonnant puisque Florine m'a juste déjugé devant la fratrie de revenants. Là où je leur avais dit de fiche la paix au pauvre couple qui avait acheté la maison la vampire leur a proposé de tout faire pour redevenir les maitres de l'endroit. De se déchaîner pour faire fuir les pauvres locataires. De casser des tasses, de renverser des chaises, de faire claquer des portes, de briser des miroirs. Au lieu d'essayer de les calmer comme je l'avais fait elle les a encouragé à devenir plus terrifiants et de s'affirmer en tant qu'esprits frappeurs. Elle avait tellement bien plaidé sa cause que Mahaleo acceptait de me revoir. Et de nouveau Florine me faisait de la peine. C'était moi le psy dans l'histoire, pas elle. Elle pensait réparer mes "erreurs" mais elle faisait de la merde et rendait les situations plus compliquées qu'elle ne l'étaient déjà.

*J'ai récupéré Mahaleo*

Vraiment? Est-ce que ça me donnait envie de retourner voir ce phobique invisible? Est ce que j'avais envie de rétablir un contact avec le zombie? Non.
En voulant réparer mes erreurs la vampire en commettait d'autres...