vendredi 9 octobre 2015

104-Le regard des autres


Alors Florine a du réapprendre à être vue. Elle qui jadis traversait les rues de Paris la tête haute et pleine de certitudes baissait les yeux lorsque nous croisions une de ses connaissances. Elle ne pensait qu'à la marque de brûlure qui zébrait sa joue. Au début j'avais du mal à cerner son malaise car les réactions à son égard étaient, au pire, neutres et, au mieux, carrément enthousiastes. Mais dans chaque regard, chaque sourire et chaque geste qu'on lui renvoyait elle y détectait du mépris, de l'ironie et de la colère. Ou du moins c'est ce qu'elle croyait.

"Le con! pouvait-elle me sortir alors que nous venions d'échanger quelques mots plutôt sympathiques avec un vampire de passage.
-Le con de quoi? Il était plutôt cool non?
-T'es aveugle ou quoi? T'as pas vu son petit rictus là? Et quand il m'a dit qu'il était content de me voir l'intonation de sa voix a changé.
-Non je n'ai pas vu tout ça.
-C'est subtil mais crois moi, il n'avait pas envie de me voir et ma putain de cicatrice l'horripile."

Sa "putain de cicatrice" comme elle l’appelait était devenu tout son monde. Elle n'entrevoyait les relations avec les autres qu'à travers ce prisme, cette bande de peau rosie.
Je ne reconnaissais plus Florine. On aurait pu la croire timide car elle esquivait les regards et les rencontres. Je la voyais plutôt enrager de l'intérieur. Elle ruminait non seulement ce qui s'était passé en Roumanie mais également tout ce qu'on pouvait lui dire lors de nos ballades nocturnes. C'en devenait presque lourd. Je lui disais d'essayer de penser à autre chose. Ce à quoi elle me répondait  que ce n'était pas moi qui avait la "gueule cramée". Putain de cicatrice et gueule cramée, les deux nouveaux noms de la vampirette.
Elle me racontait qu'au Conseil Vampirique les gens n'osaient même plus la regarder. Elle s'était même effondrée en pleurs dans les bras de Ricky Woodford, le vampire administratif. Elle se sentait atteinte dans sa féminité de par l'aspect inesthétique de la brûlure et frappée du sceau de la pire infamie au sein de la famille vampirique : tuer l'un des leurs. L'atteinte à l'intégrité de son visage était, de mon point de vue, relative. Si j'y voyais une simili peinture de combat, témoin du côté bad-ass de la vampire, elle elle se sentait dévalorisée par rapport aux autres femmes immortelles. Il est vrai que c'est un milieu impitoyable à ce niveau. Les femmes vampires se vannent sur leur look ou leur coiffure. L'apparence physique est aussi importante chez elles qu'au sein d'un boys band coréen. Quant à la stigmatisation dont elle se disait victime je devais la croire quand bien même je n'en avais aucune preuve. J'avais du mal à imaginer que celle qui venait de sauver la mise au Conseil était désormais reléguée sur le banc de touche de sa propre communauté.

Depuis son retour Florine fréquentait assez peu ses congénères à l'exception de ses colocataires avec qui elle passait plus de temps qu'à l'accoutumée. Elle sortait pour voir Robert ou Mahaleo et réparer mes erreurs ou pour me rendre visite. J'en profitais pour lui proposer une petite promenade dans la Capitale. C'était une sale période pour elle.
Elle était devenue irritable au point de s'en prendre aux mortels qui lui bloquaient le passage ou qui la bousculait légèrement au détour d'une rue. A plusieurs reprises j'ai du intervenir pour éviter qu'elle ne leur saute dessus. Florine était paumée. Elle n'acceptait pas le regard des autres qu'elle vivait comme une agression ou un jugement. Malgré la température clémente de la fin de printemps elle refusait de quitter la capuche de son sweat ce qui, paradoxalement, faisait qu'on la remarquait encore plus.

Elle déversait sa colère sur tout le monde mais elle semblait m'épargner. Malgré des entretiens parfois plus que tendus elle se calmait et finissait par s'excuser. J'imagine qu'elle se rendait compte que toute cette provocation était inutile avec moi, que ça ne marcherait pas. Je lui répétais qu'il lui faudrait du temps.

"Fuck le temps!" me lançait-elle systématiquement.

Néanmoins c'était la seule réponse possible. Le temps.

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