dimanche 8 février 2015

98-Une histoire de boules



"Purée c'est pas possible, t'es vraiment nul!"

Florence se moquait de mon nouveau lancer de boule dans la gouttière. Oui, je suis nul au bowling mais cela m'amuse. Faire des strikes ou ne faire tomber aucune quille c'est la même chose pour moi : du fun. Mais pour Florence le bowling c'était sacré. Elle attendait de moi que je lui tienne tête, qu'il y ait un peu de challenge. Malheureusement pour elle à ses strikes répondait mon imprécision.
J'étais impressionné par sa dextérité malgré sa prothèse en titane à la jambe gauche dont elle avait pris soin de chausser le pied factice avec cette horrible pompe bleu et jaune à scratch retirée à l'accueil. Après chaque coup parfait elle se tournait vers moi et mimait des pistolets avec ses doigts. Je mettais mes mauvaises performances sur le compte de mes os anciennement cassés. Argument qu'elle rejetait d'un mouvement désapprobateur de la tête. Une fois la partie terminée, une fois qu'elle m'a humilié en marquant le double de mes points, nous nous sommes attablés tout près de la piste.

"Va vraiment falloir que j'te donne des cours. Là c'est pas possible, t'es vraiment trop nul. Le mec il est trop mauvais quoi, m'a dit Florence sur un ton sarcastique.
-Tu sais la performance m'importe peu, c'est le plaisir qui compte.
-Churchill non? L'autre y s'prend pour Churchill. Carrément!
-Non ce n'est pas Churchill qui a dit ça, enfin je ne crois pas, c'est de moi. Je dis juste que si je t'ai demandé de m'accompagner ici c'était pour s'amuser, pas pour m'entraîner.
-Aaah les mecs! Tout ce qui compte pour vous c'est le goût du milkshake.
-Hein?
-Tud tud tud tu m'as très bien comprise, l'autre qui m'dit hein. Milkshake mec, milkshake."

Je faisais les gros yeux. Je ne comprenais rien de ce qu'elle disait.

"Comment va la gargouille? m'a t-elle demandé.
-Elle va.
-Ça se nourrit de quoi une gargouille?
-J'en sais trop rien. La dernière fois elle a mangé du popcorn. Je n'ai pas l'impression que les gargouilles aient une alimentation spécifique.
-Tant qu'elles ne bouffent pas de sexy brunettes comme moi ça va, surtout que je compte bien revenir vous voir dans votre petit centre.
-Non je ne pense pas, ai-je dit agacé par tant de culot.
-Si si, Florence in Ze place!
-On a déjà parlé de tout ça, tu dois faire une croix sur l'idée de revenir là où tu n'aurais jamais du venir une première fois.
-Carrément y m'parle en Père Fourras. Hey, mon p'tit père je peux pas faire comme si j'avais rien vu. T'auras besoin de moi de toute façon à un moment ou un autre.
-Je ne pense pas non.
-Meuh si! Pour garder la gargouille ou la p'tite palote...
-Florine.
-Oui, Florine la palote.
-Elles se gardent très bien toutes seules.
-J'sais pas, tu pourrais avoir besoin de moi quand tu te fais castagner la tronche par un punk.
-Très drôle."

Florence a plissé les yeux et a fait un large sourire en grognant.

"Qu'est ce que tu fiches?
-Grrr...Je suis une vampire! Tu vas être obligé de me laisser entrer dans le centre."

J'ai levé le distributeur de mini serviettes en papier en sa direction.

"Regarde toi dans le métal, on y voit ton reflet.
-Alors je suis...une gargouille!
-Tu es trop mignonne pour être une gargouille, lui ai-je répondu spontanément.
-Oh c'est trop GEN-TIL! Carrément GEN-TIL! Gentleman le gars, gentleman. Ça me rappelle Bernard ça.
-Bernard?
-Pourquoi tu m'parles de Bernard? Bref! Laisse moi venir vous voir lors de vos petites réunions.
-Non.
-Ok, ok, on a qu'à parier? Je te défie au bowling. Si tu marques cent points j'abandonne et j'arrête de te soûler avec ça. Alors, Monsieur le psychologist english institute, qu'en dis tu?
-Si je marque cent points tu me lâches avec cette idée obsessive de venir nous voir dans le centre?
-Promis juré craché. Sur la vie de Michel!
-Michel...c'est?
-Mon chat, Michel, l'autre con là.
-Cent points hein?
-Cent points! Ni plus ni moins ni...moins."

Florence, son sourire venu tout droit de la botte italienne et sa jambe cybernétique avaient réussi à me convaincre de jouer sa présence dans le centre 666 sur une partie de bowling. Dans le fond je me fichais un peu de perdre. La brune unijambiste était de confiance. Elle n'avait révélé à personne ce qu'elle avait vu ce fameux jour où je me suis fait cartonner la figure.

"Tu sais d'où ça vient le bowling? m'a lancé Florence avant de jouer sa première boule pour cette partie décisive.
-Je n'en sais fichtre rien.
-Ça vient de Chine. Il y a très longtemps genre cinq cents ans une bande de Chinois mangeait dans un resto...un resto chinois donc. A la fin du repas ils se sentirent d'humeur gaillarde et pour chasser l'ennui ils décidèrent de se lancer des défis. Ping, un des Chinois - note que je l'appelle Ping mais je crois qu'il s'appelait Chen en vrai- donc Ping colla deux bols l'un sur l'autre avec de la pâte de riz. Il obtint une sphère quasi parfaite qui suscita l'admiration de l'assemblée et des plus éminents astronomes de la région. Il défia ses compères de faire tomber une bande d'enfants jouant près de la cheminée avec un jet puissant du bol-boule. Ils acceptèrent, les enfants également. En ce temps là les enfants chinois étaient ouverts aux nouvelles expériences. Donc voici que les amis de Ping se mirent à lancer tour à tour le bol-boule et firent tomber les gamins. Si la porcelaine de la boule ne se fendit jamais ce ne fut pas le cas des crânes des enfants. On dénombra soixante dix morts ce jour là. C'est triste mais il n'en demeure pas moins que le bowling est né à ce moment là.
-Ça n'a absolument pas de sens, tu t'en rends compte?
-Si Monsieur n'aime pas l'Histoire ce n'est pas de ma faute."

Après ces considérations historiques la brunette a enchaîné les strikes et s'est rapidement détachée au score. Je me concentrais sur mes lancers, tentant de réussir au moins des spares. Florence me vannait à chaque boule envoyée en gouttière ou lorsqu'une quille se montrait trop capricieuse pour tomber. Tout devait se jouer sur la dernière boule. J'avais réussi à accumuler quatre vingt dix huit points soit un record pour moi. Je me suis présenté fébrilement en bout de piste, boule bien en main. La fille à la jambe de bois me donnait de mauvais conseils pour tenter de me déstabiliser mais je m'accrochais et me concentrais sur  mon objectif : faire tomber au moins deux des quatre quilles restantes.

La vie est parfois pleine de surprises, d'inattendus, d'étrangeté. Comment expliquer qu'au lieu d'envoyer la boule droit devant sur la piste je l'ai projeté derrière moi et l'ai faite atterrir sur le comptoir du guichetier? La boule lustrée s'est écrasée sur le meuble en bois en projetant au passage quelques grosses échardes dans un énorme fracas. La planche principale du comptoir s'est coupée en deux sous l'impact faisant faire au type un bond de deux mètres en arrière. J'étais tout penaud tandis que Florence se tenait les côtes, hilare. Le caissier s'est relevé. Il était furieux et disait que le responsable devrait payer les réparations. Je suis allé à sa rencontre en m'excusant, tête baissée. Je lui ai expliqué que la boule m'avait échappé des mains à cause de la sueur et de l'inattention. Excuses qui ne le calmaient pas pour autant. Florence, après avoir effectué une danse de la victoire, est venue à mon secours. Elle a réussi à apaiser le type lorsqu'elle a dit que nous payerions les dégâts. Il a griffonné sur une feuille de score une facture de mille euros. J'ai voulu protesté mais la brunette m'en a empêché. Elle m'a dit, à raison, que ça ne ferait qu'augmenter la somme et que de toute façon c'était bel et bien ma faute et qu'il m'incombait de rembourser les dommages matériels.
Après avoir craché un chèque d'un bon milliers d'euros nous sommes sortis. Dehors, Florence a esquissé de nouveau quelques pas de breakdance pour célébrer ma défaite.

"Bon, j'viens quand alors?
-Je te dirai ça, lui ai-je répondu agacé d'avoir perdu un pari stupide et de mettre fait délester d'autant d'argent.
-Y a intérêt hein. Sinon y aura marave!" m'a lancé la brune unijambiste en me menaçant du poing.

Dans sa smart qui me ramenait chez moi je me suis dit que j'avais fait une bien belle connerie. Si Florine avait été là elle m'aurait passé un sacré savon.

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