lundi 19 janvier 2015

95-La nuit du zombie : sa vraie nature



En début d'après midi la famille de Robert a commencé à se montrer nerveuse. Leurs coups sur la porte qui nous séparait d'eux se sont intensifiés. Robert, qui n'avait pas bougé d'un pouce de sa place, poussait des râles à l'unisson de ceux de ses parents et de ses sœurs. Il faisait chaud et ces sons venus d'un autre monde ajoutaient à l'ambiance poisseuse et inquiétante du lieu. Il restait cinq ou six heures avant que Steeve puisse se déplacer en toute sécurité. Je n'ai jamais autant souhaité sa présence qu'à ce moment là. Je commençais à suer. J'avais soif et il n'y avait pas l'ombre d'une goutte d'eau ici. J'ai enlevé mon blouson et me suis mis en t-shirt puis je me suis collé au mur pour profiter de sa relative fraîcheur. Les plaintes du zombie m'agaçaient prodigieusement.

"Vous pouvez arrêter ça s'il vous plaît? Vos râles là, c'est insupportable!
-Raahh...
-S'il vous plaît! J'ai chaud, j'ai soif et j'aimerais être ailleurs qu'ici alors arrêtez!
-J'ai faim."

Sa réponse m'a fait tressaillir mais je me suis vite ressaisi :
"Il vous faudra attendre le retour de Steeve. Il devrait être là dans quatre heures à tout casser.
-Je me sens pas bien. J'ai faim..."

Robert déconnectait petit à petit du monde des vivants. Il semblait presque en transe. J'ai du supporter le concert de sons zombiesques pendant des heures. J'en venais à me boucher les oreilles, recroquevillé contre le mur. Je criais sur le zombie. Je lui disais de fermer sa gueule. Je n'en pouvais plus. A cela s'ajoutait les problèmes de batterie de ma lampe frontale. L'intensité de la lumière se réduisait et je ne pouvais plus voir grand chose à plus de trois mètres devant moi. Je devais éteindre la lampe plus souvent et plus longtemps me confrontant ainsi aux gémissements glaçants dans l'obscurité la plus totale. Les mains sur les oreilles j'avalais ma salive pour m'hydrater un peu. Ma gorge commençait à me faire mal. Dans un demi sommeil, bercé malgré moi par les voix d'outre tombe, je divaguais. Je voyais  Florine qui me disait que tout ça était une bonne blague. Steeve qui, tout pectoraux devant, faisait sauter la porte d'entrée et terrassait le zombie. La famille de Robert qui dansait devant moi pour fêter un anniversaire. Quand je me suis réveillé (ou en tout cas quand j'ai repris mes esprits) Robert marchait sur les objets que j'avais dispersés au sol comme système de sécurité. Il avait le pied coincé sur une grosse boite de conserve et ne savait pas comment s'en dépêtrer. En tournant sur lui même le zombie faisait racler le métal de la boite sur le sol. Ce bruit extrêmement désagréable surexcitait les autres zombies de l'autre côté de la porte d'en face. Robert ressemblait à un clown dans un numéro destiné à faire rire les enfants.

"Reste où tu es! lui ai-je lancé. Ne bouge plus!"

Il ne m'écoutait pas mais il n'avançait plus, toujours entravé par la boite de conserve avec laquelle il avait fini par abandonner la lutte. Il est resté comme ça une bonne heure, les bras ballants et la tête baissée. Dans le faible halo que dégageait ma lampe je pouvais voir des filets de bave descendre de sa bouche. Ses parents et ses sœurs, eux, continuaient de marteler leur porte. Des boum, boum, avec une fréquence quasi métronomique. J'ai trouvé un gros classeur posé sur un bureau à ma droite. Il était en carton dur avec des angles renforcés avec du métal. Il constituait une arme ridicule mais une arme quand même. Avec les coins de l'objet je pourrais avec suffisamment de force enfoncer le crâne touffu du zombie. En tout cas je tentais de m'en persuader.
Alors que la fine ligne de lumière du jour délimitant la porte d'entrée disparaissait totalement ma lampe s'est mise à faiblir dangereusement. Je devais continuellement taper sur mon front pour lui redonner un peu de tonus. Dans une pâleur bleutée devenue stroboscopique Robert a relevé la tête et s'est mis à pousser bien plus que des râles : des grognements. Je ne l'avais jamais entendu grogner et je me disais que ce n'était clairement pas bon signe. Sa famille en faisait de même. Il s'est avancé en ma direction en claudiquant toujours handicapé par la conserve coincée autour de son pied. Mais sa route s'est vite trouvée barrée par le bureau que j'avais placé en travers. Il se cognait et se cognait encore contre le meuble. Ses capacités de réflexion s'étaient amoindries. Je me tenais toujours bien éloigné de lui, classeur à la main, dans l'axe du bureau qui tenait bon dans son rôle de barrière protectrice. Malheureusement un éclair de génie lui a fait prendre un chemin différent et il a pu se dégager de l'obstacle. Il traînait toujours la boite de conserve au bout de sa jambe mais il commençait à s'y faire et avançait d'un pas décidé. J'ai commencé à glisser doucement vers la gauche de la pièce tout en gardant le mort vivant en ligne de mire. Une fois le bureau totalement contourné il avait une voie royale vers moi.

"J'ai faim! J'AI FAIM!" criait-il d'une voix effrayante.

Une boule m'étreignait le ventre et mon cœur battait tellement fort que je l'imaginais déjà exploser hors de ma poitrine. Le pied de Robert s'est enfin libéré de sa boîte de métal. C'est d'un pas pressé qu'il avançait vers moi. Je restais heureusement plus véloce et rapide que lui, réussissant à le tenir à distance. Néanmoins il pouvait marcher toute la nuit, moi non. La soif, la chaleur et la peur faisaient leur œuvre et il me devenait difficile de bouger constamment. Les minutes s'écoulaient par dizaines et je me déplaçais moins vite.

"J'ai faim!" répétait le zombie.

Depuis ma première venue dans ce local je savais qu'un jour cela arriverait. Un zombie ne peut pas être totalement gentil! Je voulais que Florine soit là moins pour m'aider que pour l'engueuler. Merci Florine de m'avoir emmené ici! Connasse! Tant que ma lampe crachotait un peu de lumière je pouvais anticiper les déplacements de Robert. Quand elle a rendu l'âme j'ai su que la situation était devenue tout bonnement catastrophique. J'essayais d'estimer à l'oreille la localisation du mort vivant. Mais je paniquais. Ma propre respiration m’empêchait  de me concentrer. J'étais désorienté et je me cognais partout. Mon genou a violemment  rencontré l'angle d'un meuble. Je me suis effondré comme une merde, mains en avant pour amortir ma chute. J'ai senti des kilos de poussières me frotter le visage. Je devais vite me relever mais une masse venait de s'asseoir sur mes jambes et m'écrasait. J'ai tenté de me retourner pour repousser ce corps froid. Il fallait que j'appuie sur le buste et surtout éviter de me faire mordre. De la bave m'a coulé sur le visage. Pris d'une peur intense je me suis débattu, boosté par des hectolitres d’adrénaline. J'ai réussi à faire tomber Robert à côté de moi. J'en ai profité pour tenter de me relever mais cela m'était impossible, j'étais pétrifié. Je me suis mis à quatre pattes et j'ai avancé comme un petit chien. Enfin, j'ai essayé d'avancer puisque je me suis cogné cette fois ci la tête contre un mur et ce avec telle force que j'ai failli m'évanouir.
J'avais besoin de temps pour me remettre complétement du choc mais le zombie ne me laissait pas de répit et déjà j'entendais son corps en décomposition ramper sur le sol. Puis est arrivé cet énorme claquement. Presque une explosion. J'ai cru que la porte contre laquelle la famille de Robert frappait avait cédé et les bruits de pas rapides qui s'approchaient de moi me confortaient dans cette idée. Au moment où ces pas sont arrivés au plus près moi j'ai pensé que c'était la fin. J'avais décidé de ne plus me battre. J'avais renoncé et attendais une mort douloureuse.

"Dégage, Robert! a crié une voix familière. C'était Steeve qui avait réussi à forcer la porte principale du local et qui s'était précipité entre le zombie et moi. Une lumière a jailli. Celle du smartphone du vampire. J'étais ébloui.
"Lève toi et sors, attends moi dehors Mehdi!" m'a t-il dit en me glissant le portable dans la main.

Je ne comprenais pas tout ce qui se passait mais mon instinct de survie m'a poussé à me lever au prix d'un cri de douleur (remontant du genou jusqu'à ma bouche). En boitant et en me servant du téléphone en mode torche j'ai pu sortir de cet enfer. Dehors je me suis réfugié derrière le van jaune de Steeve, assis parterre, presque caché pour observer l'accès aux marches. J'ai entendu un lointain bruit sourd puis, quelques minutes plus tard, un autre bruit venant du bas des escaliers, celui de la porte que l'on ferme. La chevelure blond décoloré de Steeve est apparue. En me voyant derrière son véhicule il a esquissé un grand sourire et est venu à ma rencontre.

"C'est bon, il est rentré chez lui. Heureusement que j'ai découvert la clé à temps hein, a t-il dit sur un ton moqueur. Quelle tête en l'air ce zombie.
-J'ai failli mourir...putain j'ai failli mourir", répétais-je en regardant le sol.

Le vampire s'est accroupi à côté de moi et a posé sa main sur mon épaule.
"T'es pas mort mec, c'était écrit que j'arrive à la rescousse. Le karma, le destin. Il a pointé le doigt vers le ciel.
-Je ne veux plus voir Robert, jamais."

Je me suis relevé avec peine en m'appuyant sur le van et sur l'épaule de Steeve. Je lui ai rendu son téléphone puis j'ai presque arraché la lampe frontale et le lui ai tendue. Il l'a refusée.

"Garde la, souvenir", m'a t-il dit.

De rage je l'ai lancé au loin. En retombant elle a fait un petit ploc dans la nuit. Steeve a haussé les épaules puis m'a aidé à m'asseoir sur le siège passager avant. Alors que le vampire faisait toussoter le moteur je me suis effondré en larmes, le front collé au tableau de bord.

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