dimanche 18 janvier 2015

94-La nuit du zombie : enfermés



Steeve tenait Robert par la main pour l'aider à descendre du van. Son incapacité à bouger ses phalanges conférait au zombie un air maniéré. Une sorte de princesse mort vivante. Malgré l'épisode Sacha dans le bunker j'étais particulièrement de bonne humeur. Le vampire voulait raccompagner Robert dans son souterrain mais dans l'euphorie de cette nuit agréable de mai je me suis porté volontaire pour le faire à sa place, ce qui l'a un peu surpris. Néanmoins il a accepté l'idée et a proposé de m'attendre le temps que je remonte du local EDF. Ce que j'ai refusé, congédiant mon assistant pour lui permettre de rentrer plus tôt. J'étais définitivement bien et je sentais que je pouvais tout gérer. Après avoir salué son pote zombie et avant de démarrer son van Steeve m'a lancé un petit objet que j'ai attrapé au vol. C'était une petite lampe led frontale comme celles que portent les campeurs.

"Ça va te servir en bas, y a plus de lumière dude."

Tandis que le véhicule jaune s'éloignait j'ai enfilé le cordon élastique de la lampe autour de ma tête. Je devais avoir un look terriblement sexy. J'ai attrapé le zombie par son bras sec et nous avons descendu les marches menant à la grosse porte en métal du vestibule du local. La porte à moitié rouillée n'était jamais fermée à clé. Mais pour autant les gens évitaient de s'aventurer ici. Une légende urbaine s'était constituée à travers les récits alcoolisés de clochards qui avaient jadis croisé Robert. Dans le monde de la rue cet endroit était devenu infréquentable. De plus la porte s'ouvrait de plus en plus difficilement. Depuis plusieurs mois Robert ne pouvait plus l'ouvrir seul. Après être entrés, Robert et moi, dans la première salle du local souterrain j'ai refermé la lourde porte en la poussant bien fort. Ma lampe frontale éclairait d'une lumière bleutée une vaste zone. Les ombres projetées par les détritus jonchant le sol et l'épaisse couche de poussière qui recouvrait le tout donnaient à cet endroit un air de paysage lunaire. Le zombie marchait devant moi en traînant des pieds, la tête gigotant et inclinée sur le côté. Lorsque nous sommes arrivés à la porte menant au logement de la famille de morts vivants j'ai demandé à Robert de me donner la clé. Il a agité les bras comme un pantin et a fait voler ses mains inertes dans tous les sens. Quelque chose clochait. La clé n'était pas autour de son cou. Je me suis permis de la chercher à mon tour directement sur lui avec un certain dégoût. La clé n'était définitivement pas là où elle devait être. J'ai fouillé les poches du sweatshirt du zombie : rien. Il était pourtant certain de l'avoir avant de monter dans le van en direction de Meudon. Il commençait à pousser de longs râles plaintifs auxquels répondaient au loin les membres de sa famille. Je lui ai dit de ne pas s'inquiéter et que j'allais appeler Steeve. Mais, ma bonne humeur a pris du plomb dans l'aile quand je me suis aperçu que je n'arrivais pas à ouvrir la porte qui menait à l'extérieur. La solide porte était coincée. J'avais beau la tirer de toutes mes forces elle ne bougeait pas. J'ai crié un "putain!" qui a violemment résonné entre les quatre murs de la pièce. Pendant dix minutes j'ai essayé de faire bouger cette fichue porte de ses gonds. Je m'acharnais frénétiquement sur la poignée mais rien ne se passait. Elle n'était pas censée se fermer cette putain de porte! Presque paniqué j'ai palpé mon blouson. Ouf! mon portable était toujours là. J'ai cherché rapidement le numéro de Steeve. Le destin s'acharnait contre moi : il n'y avait pas de réseau. J'ai placé mon téléphone de toutes les façons possibles près de l'entrée pour capter suffisamment pour envoyer un sms. Je me revois accroupis en train de poser mon portable sur le sol crasseux pour avoir une petite barre de réseau, sans succès. J'ai arpenté la salle dans tous les sens pour trouver une solution et réussir à faire fonctionner mon téléphone. La lumière bleue de ma lampe frontale faisait comme un gyrophare. Et Robert de râler encore et encore. Les mains sur les hanches je me suis arrêté au milieu de la pièce. Je prenais conscience que j'étais coincé avec un zombie pour une durée indéterminée et je commençais à m'inquiéter. Derrière une chevelure ridiculement abondante se cachait un corps pourrissant qui puisait son énergie vitale dans l'ingestion de cerveaux. Jusqu'alors Robert se nourrissait de cerveaux d'animaux. Mais là, enfermé avec moi, sans pouvoir manger, comment allait-il se comporter?

Le zombie est resté posté longtemps debout près de la porte qui devait le mener chez lui. Sa famille tapait de façon continue contre l'acier qui nous séparait d'elle. A leurs grognements étouffés répondaient les sons gutturaux de Robert. Je me suis assis à bonne distance sur une vieille chaise. Ma lumière éclairait le visage décharné et grimaçant du mort vivant. Je ne voulais pas le quitter des yeux même si de temps en temps mon regard se portait sur un bout de métal ou une bouteille en verre posée sur une table, soit autant d'armes envisageables. Nous sommes restés une bonne heure comme ça, à ne rien faire. Lui debout et moi assis face à lui. Et le bruit des poings de zombies voraces cognant contre la porte métallique. Je devais stimuler la partie qui restait humaine en Robert. Alors nous avons parlé.

"Pas fun comme situation hein Robert?
-Non, pas fun, a répondu le mort vivant en faisant sursauter une mèche de sa chevelure.
-J'ai l'impression qu'on va passer un moment ensemble ici.
-Moi j'ai l'habitude mais vous?
-C'est une première pour moi, au moins j'aurais découvert quelque chose cette nuit. Enfin, ça et les appareils anti smog de Sacha.
-Qu'est ce que ça vous fait d'être enfermé?
-Ce n'est pas très agréable pour être honnête.
-C'est ça ma vie. Rester enfermé.
-Ce soir vous avez vu les étoiles! lui ai-je dit avec un enthousiasme feint.
-La voûte céleste."

Le zombie a regardé le plafond l'air apparemment rêveur, la mandibule pendante. Le son de sa voix crachotait. L'écouter parler était assez désagréable mais je n'avais pas le choix. C'était ça ou se regarder dans le blanc des yeux.

"Vous n'êtes pas fatigué d'être debout? ai-je repris.
-Je suis mort vous savez, je ne sais plus vraiment ce qu'est la fatigue.
-Et vos mains, que leur arrive t-il?
-Elles meurent. Je meurs...encore."

Il a fait bouger ses mains en l'air avec des gestes de marionnette désarticulée.

"Vous pensez qu'on pourra envoyer mon corps en orbite quand je me serais éteint?
-Vous voulez dire genre avec une fusée?
-Oui, qu'on me propulse tout en haut et qu'on me fasse flotter autour de la Terre. J'aimerais ça.
-Je doute que ce soit possible mais l'idée est belle.
-Mes parents voulaient que je sois médecin. C'est ironique quand on me voit maintenant non?
-Vous ne pouviez pas imaginer devenir...ce que vous êtes devenu."

Les heures passaient doucement au rythme de l'élocution du zombie.  Même si nous n'échangions que quelques mots de façon sporadique sa voix avait fini par m'insupporter. Robert avait les pieds parfaitement ancrés dans le sol. Son tronc s'agitait comme porté par des bourrasques de vent. Autour de quatre heures du matin j'ai commencé à piquer du nez. Je me réveillais de mes micro siestes en sursaut pour ré-éclairer rapidement le mort vivant. Il restait fixé près de la porte de son foyer. Je voulais dormir mais je n'étais absolument pas rassuré par cette étrange promiscuité. Je trouvais mon compagnon d'infortune relativement sympathique tant que nous étions en groupe. Là la situation était inédite. Même franchement déprimé et avec des mains en mauvais état il demeurait un être de chair pourrie se nourrissant de cervelets juteux. Il fallait que j’échafaude l'embryon d'un plan. Florine aurait eu honte de moi mais mon instinct d'autoconservation était supérieur à la confiance que j'avais en Robert. Ainsi j'ai reculé ma chaise et j'ai placé au sol divers objets qui me serviraient d'alarme si le zombie tentait d'approcher de moi. En considérant mon système de protection je me suis dit que ce ne serait pas suffisant. J'ai donc déplacé une table bureau pour en faire une barrière entre lui et moi. Le zombie n'a pas bronché mais intelligent comme il était il devait comprendre ce qui était en train de se jouer.

A la maison j'aimais dormir dans mon fauteuil de bureau en cuir. Il était tellement confortable que je pouvais m'y assoupir en regardant des vidéos sur mon ordinateur et sommeiller longtemps et bien. Dans ce souterrain crasseux il m'était difficile de trouver une posture agréable sur ma chaise en métal. Quand je commençais à fermer les yeux de fatigue j'éteignais ma lampe et la rallumais, paniqué, en me réveillant quelques minutes plus tard. J'éclairais Robert qui ne bougeait toujours pas de sa position, collé à la porte sur laquelle sa famille tapait mollement poussant de lents râles étouffés. J'ai effectué cette petite gymnastique pendant trois bonnes heures. On dit que les marins arrivent à gérer leur repos en dormant par tranches de cinq minutes. Eh bien ça marche peut être sur un bateau mais pas sur une chaise rouillée à quelques mètres d'un zombie. Au petit matin j'ai été surpris de ne distinguer qu'un léger liseré de faible lumière de jour autour de la porte d'entrée. Il faisait définitivement nuit pour Robert et moi. J'ai de nouveau essayé de saisir un peu de réseau au vol pour mon téléphone. Rien. Je me suis assis contre le mur situé à gauche de la porte, soit à l'opposé du mort vivant. Vu son état physique et les obstacles que j'avais habilement disposé sur le trajet il lui faudrait un certain temps pour arriver jusqu'à moi. Suffisamment de temps pour l'esquiver et me défendre. Je me suis endormi sans même m'en apercevoir et sans éteindre ma lampe frontale. C'est une douleur au cou qui m'a réveillé. Les conditions de sommeil n'étant pas optimales mes cervicales avaient souffert. Mais, rapidement, j'ai pointé la lumière en direction de la porte face à moi. Robert n'y était plus! J'ai promené le halo lumineux dans la pièce pour trouver le zombie. Il n'était pas bien loin de sa position initiale. Néanmoins il avait avancé en diagonale dans ma direction. Il n'avait pas encore franchi le cordon de sécurité que j'avais installé mais il s'était un peu trop approché à mon goût. Tout en me massant la nuque je me suis levé en gardant le mort vivant à l’œil.

"Ça va? ai-je dit en consultant l'heure sur mon téléphone portable. Il était près de dix heures.
-Je ne sais pas quoi faire, a répondu le zombie en bougeant la tête sans pour autant mouvoir son corps.
-Vous vous ennuyez?
-Je m'ennuie toujours vous savez. Je m'ennuie et j'ai faim."

A ces mots une impulsion quasi électrique a parcouru ma colonne vertébrale. Si un zombie dit qu'il a faim c'est qu'il veut planter ses dents dans un lobe frontal bien épais. J'ai tenté de changer de conversation :

"Qu'est ce que vous faites dans votre local quand vous vous ennuyez?
-Vous le savez. Je vous l'ai déjà dit mille fois. Je regarde la télévision et je reste debout. Et j'attends que Steeve et Florine viennent me chercher pour sortir un peu. Quand je m'ennuie je m'ennuie. Je ne peux pas parler avec mes parents ou mes sœurs. Ils ne...ce sont des animaux vous savez. Le langage humain ne leur dit plus rien. Ils restent les uns contre les autres, en paquet. Mais comme moi ils attendent que cette porte s'ouvre pour s'animer. Sans Florine, sans Steeve, sans vous je ne parlerais jamais."

Dans le noir on perd la notion du temps. Les minutes semblent s'égrainer lentement voire même repartir en arrière. Je n'arrivais plus à estimer l'heure à vue de nez comme j'arrivais pourtant aisément à le faire dans un contexte normal. J'espaçais les moments d'éclairage pour économiser la pile de ma lampe. J'étais devenu hyper vigilant et les rares bruits lointains provenant de l'extérieur sonnaient à mes oreilles comme autant de promesses de délivrance. Je voulais crier et taper à la porte pour attirer les passants mais il était préférable, en tout cas à ce stade, d'éviter toute source d'excitation pour zombies en mal de nourriture. J'étais également attentif aux sons émanant du corps putréfié de Robert. Chacun de ses pas (il piétinait sur place) me faisait automatiquement allumer ma lampe. J'avais fini par trouver cela hypnotique et dans un demi endormissement je continuais d'espérer que Steeve vienne me sortir de là.
Midi, dehors le soleil était au plus haut et le vampire devait être tranquillement chez lui en train de se reposer. Dans le meilleur des cas il avait découvert le clé du zombie et attendait avec impatience la tombée de la nuit pour débarquer à bord de son van ici. Dans le meilleur des cas...

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