vendredi 9 octobre 2015

104-Le regard des autres


Alors Florine a du réapprendre à être vue. Elle qui jadis traversait les rues de Paris la tête haute et pleine de certitudes baissait les yeux lorsque nous croisions une de ses connaissances. Elle ne pensait qu'à la marque de brûlure qui zébrait sa joue. Au début j'avais du mal à cerner son malaise car les réactions à son égard étaient, au pire, neutres et, au mieux, carrément enthousiastes. Mais dans chaque regard, chaque sourire et chaque geste qu'on lui renvoyait elle y détectait du mépris, de l'ironie et de la colère. Ou du moins c'est ce qu'elle croyait.

"Le con! pouvait-elle me sortir alors que nous venions d'échanger quelques mots plutôt sympathiques avec un vampire de passage.
-Le con de quoi? Il était plutôt cool non?
-T'es aveugle ou quoi? T'as pas vu son petit rictus là? Et quand il m'a dit qu'il était content de me voir l'intonation de sa voix a changé.
-Non je n'ai pas vu tout ça.
-C'est subtil mais crois moi, il n'avait pas envie de me voir et ma putain de cicatrice l'horripile."

Sa "putain de cicatrice" comme elle l’appelait était devenu tout son monde. Elle n'entrevoyait les relations avec les autres qu'à travers ce prisme, cette bande de peau rosie.
Je ne reconnaissais plus Florine. On aurait pu la croire timide car elle esquivait les regards et les rencontres. Je la voyais plutôt enrager de l'intérieur. Elle ruminait non seulement ce qui s'était passé en Roumanie mais également tout ce qu'on pouvait lui dire lors de nos ballades nocturnes. C'en devenait presque lourd. Je lui disais d'essayer de penser à autre chose. Ce à quoi elle me répondait  que ce n'était pas moi qui avait la "gueule cramée". Putain de cicatrice et gueule cramée, les deux nouveaux noms de la vampirette.
Elle me racontait qu'au Conseil Vampirique les gens n'osaient même plus la regarder. Elle s'était même effondrée en pleurs dans les bras de Ricky Woodford, le vampire administratif. Elle se sentait atteinte dans sa féminité de par l'aspect inesthétique de la brûlure et frappée du sceau de la pire infamie au sein de la famille vampirique : tuer l'un des leurs. L'atteinte à l'intégrité de son visage était, de mon point de vue, relative. Si j'y voyais une simili peinture de combat, témoin du côté bad-ass de la vampire, elle elle se sentait dévalorisée par rapport aux autres femmes immortelles. Il est vrai que c'est un milieu impitoyable à ce niveau. Les femmes vampires se vannent sur leur look ou leur coiffure. L'apparence physique est aussi importante chez elles qu'au sein d'un boys band coréen. Quant à la stigmatisation dont elle se disait victime je devais la croire quand bien même je n'en avais aucune preuve. J'avais du mal à imaginer que celle qui venait de sauver la mise au Conseil était désormais reléguée sur le banc de touche de sa propre communauté.

Depuis son retour Florine fréquentait assez peu ses congénères à l'exception de ses colocataires avec qui elle passait plus de temps qu'à l'accoutumée. Elle sortait pour voir Robert ou Mahaleo et réparer mes erreurs ou pour me rendre visite. J'en profitais pour lui proposer une petite promenade dans la Capitale. C'était une sale période pour elle.
Elle était devenue irritable au point de s'en prendre aux mortels qui lui bloquaient le passage ou qui la bousculait légèrement au détour d'une rue. A plusieurs reprises j'ai du intervenir pour éviter qu'elle ne leur saute dessus. Florine était paumée. Elle n'acceptait pas le regard des autres qu'elle vivait comme une agression ou un jugement. Malgré la température clémente de la fin de printemps elle refusait de quitter la capuche de son sweat ce qui, paradoxalement, faisait qu'on la remarquait encore plus.

Elle déversait sa colère sur tout le monde mais elle semblait m'épargner. Malgré des entretiens parfois plus que tendus elle se calmait et finissait par s'excuser. J'imagine qu'elle se rendait compte que toute cette provocation était inutile avec moi, que ça ne marcherait pas. Je lui répétais qu'il lui faudrait du temps.

"Fuck le temps!" me lançait-elle systématiquement.

Néanmoins c'était la seule réponse possible. Le temps.

mardi 1 septembre 2015

Patient : Florine. Entretien : 10 (partie 3)




"La salle des masques. C'est comme ça que je  l'appelle. 
-Attends, que je comprenne bien. Il existe à Paris un endroit où sont conservés des moulages des visages de chaque vampire?
-Pas un seul endroit. Plusieurs. Je ne sais foutrement pas où sont les autres. Je te dis que le mien se trouve au Conseil Vampirique.
-Et ça remplace les photos, c'est ça?
-C'est totalement ça Psyman! Puisqu'on ne peut pas voir à quoi on ressemble grâce à un miroir ou des photos on a mis en place ce système là. Ils sont effectués par des super artisans. Tu devrais t'en faire faire un. On sait jamais..."

Je réponds à cette provocation en levant les yeux au ciel. La brûlure du visage de Florine attire mon regard mais ne me provoque aucune répulsion. La vampirette est une jolie fille et si cette marque vient zébrer sa joue elle lui confère un charme étrange supplémentaire.

"Nous ne pouvons rien faire contre le soleil. Il n'y a pas de dermatologue spécial vampires tu sais. On a recourt à des méthodes moins...orthodoxes. Quelques érudits peuvent nous aider à supporter ce type de brûlure et même en atténuer la visibilité. La plus connue dans le pays est une sorcière qui...
-Quoi? Une sorcière?
-Oui, une sorcière. Attends me refais pas le coup des fantômes! T'as déjà rencontré des vampires, une gargouille et un loup garou, mec. Oui il y a des sorcières dans ton beau pays.
-Ok, je ne te coupe plus la parole.
-Une sorcière je disais. Une spécialiste des onguents. Elle s'appelle Odette et vit en région parisienne. Elle est un peu...particulière. Genre elle fait le ménage pendant des heures en pleine nuit et si t'as le malheur de déplacer ne serait-ce qu'une allumette elle panique et elle se relance dans une session de nettoyage...
-Une obsessionnelle quoi...
-Donc! Après l'épisode roumain mes acolytes m'ont traînée de pays en pays. Parfois il fallait se cacher longtemps pour passer la frontière de nuit. J'arrêtais pas de leur demander comment était ma brûlure, si c'était très moche ou très voyant. A leurs regards détournés j'en déduisais qu'il me fallait vraiment des soins. On a roulé et roulé. Le défilement incessant des lumières éclairant les autoroutes me rendait folle. Je devenais insupportable à forcer de jurer comme un marin et d'ordonner au conducteur de se dépêcher. Arrivés en région parisienne, enfin, on a fait un détour à Fontenay-sous-bois, à l'est de Paris...
-Oui ça je sais..."

La vampire roule des yeux avant de reprendre :

"On a débarqué chez Odette la sorcière. Elle était en train de récurer l'intérieur d'une commode dont elle avait ôté les tiroirs. Je n'en comprends pas l'intérêt mais bon. Elle ne voulait pas s'occuper de moi tant que le ménage n'était pas terminé. Elle a vivement rejeté l'aide proposée par mes deux comparses. J'étais dans un état tellement piteux que j'ai du la menacer de cramer sa baraque si elle ne me soignait pas sur le champ.
-Mais je ne comprends pas. Pourquoi se taper tout le trajet Roumanie-Fontenay-sous-Bois pour te faire soigner? Il n'y a pas de guérisseur à l'est du Rhin?
-Mais qu'est ce que j'en sais moi? Tu crois que j'avais prévu de me faire cramer la gueule? J'ai pas relevé les bonnes adresses sur tripadvisor avant de partir à la chasse au Vladimir. Je me suis contentée d'Odette. Odette qui, après quelques menaces, s'est mise aux fourneaux pour préparer un onguent spécial. A la base je ne crois pas trop à ces machins. Des vampires à la face cramée j'en ai rarement croisés dans ma vie. Mais là j'étais prête à croire n'importe quoi du moment que ça me redonne un joli visage. La crème terminée elle me l'a badigeonnée sur la joue. Une sensation de fraîcheur m'a envahie. Comme quand tu bois un verre de sang bien frais après t'être brossé les dents. C'était l'extase, sérieux. Je suis restée assise deux bonnes heures avant de m'allonger dans la cave avec mes deux accompagnateurs pour passer le jour qui commençait à se lever. Le lendemain Odette était contente d'elle. Non seulement elle avait terminé le nettoyage complet des parois intérieures de sa commode mais en plus l'onguent avait semble t-il fonctionné. Moi, au toucher, je sentais que ma peau restée cramée et resterait cramée à jamais mais je n'avais plus mal et les boursouflures de la brûlure avaient clairement diminuées. Je suis retournée la voir à deux reprises pour de nouvelles séances d'onguents magiques. Les progrès devaient être objectivement observables mais moi je me sentais défigurée pour le restant de ma mort.
-Tu ne l'es pas Florine. Au pire c'est comme une peinture de guerre.
-Et au mieux?
-Au mieux c'est presque invisible. Tu restes Florine. Et tu restes très jolie."

La vampirette agite la tête de droite à gauche, mi gênée mi flattée.
Je finis par ajouter :

"Que vas tu faire maintenant?
-Affronter le regard des autres. Et réparer tes merdes!"

dimanche 19 juillet 2015

Patient : Florine. Entretien : 10 (partie 2)



"Il pleut, a déclaré Florine la tête collée à la fenêtre avant de se rasseoir en tailleur dans le fauteuil. J'aurais aimé qu'il pleuve ce jour là.
-Quel jour? ai-je répondu.
-Le jour où nous avons retrouvé Vladimir. Comme je te disais on a frappé à la porte. Un type aux traits creusés nous a ouvert. Sans dire un mot il nous a conduit au premier étage de la demeure. Toutes les fenêtres latérales étaient obstruées de tentures noires. Le seul éclairage provenait de chandelles. Même moi  je trouvais la lumière chelou. La plupart des meubles étaient recouverts de draps blancs. On sentait que personne ne vivait vraiment là. C'est une sorte de lieu de passage. En haut donc il y a un grand salon dominé par une grande verrière dont les vitres sont protégées par ce qui ressemble à des volets opaques. Un grand fauteuil mauve faisait face à cette verrière. Dedans était assis celui que nous recherchions à travers tout l'Europe : ce putain de Vladimir. Je revois son sale sourire quand il s'est retourné vers moi. Son putain d'air content. Ma Florine! Voilà ce qu'il m'a dit. J'ai été directe. Je lui ai signifié les ordres du Conseil. Ce con a éclaté de rire. Il a dit que là où il était il s'en fichait du Conseil. J'étais prête à lui bondir dessus pour lui crever le cœur à coups de lame. Puis il s'est levé et a commencé à marcher les mains dans le dos. Il allait de droite à gauche, faisant des aller-retours qui finissaient par me donner mal au crâne. Il disait que dans toute cette histoire je n'étais qu'une victime. Victime des ordres d'un Conseil Vampirique coupé de sa base depuis bien longtemps selon lui. Victime de ton influence. Pfff comme si tu avais une quelconque influence sur moi. Je rigole hein. Et tu sais ce qu'il a fait cet enfoiré après?
-Bah non.
-Il m'a dit que vu qu'il m'aimait bien il allait réfléchir à tout ça et me donnerait sa réponse le lendemain matin. Il m'a demandé de poireauter quoi. Je voulais en finir au plus vite mais les ordres étaient de privilégier la solution diplomatique en premier. Alors, en bon soldat, j'ai attendu. Je tournais en rond dans une grande salle de réception au rez de chaussé tandis que mes acolytes restaient assis et regardaient les heures défiler avec une patience qui m'irritait. Par endroits les fenêtres laissaient échapper un peu de lumière. Plus les heures passaient plus cette lumière gagnait en intensité. Le jour se levait complètement. J'étais en rage. En théorie on était censé attendre que le type aux traits creusés vienne nous permettre de parler à Vladimir. Mais c'en était trop et j'ai pris l'initiative de monter le voir. Il était exactement au même endroit que la veille au soir. A croire qu'il n'avait pas bougé d'un iota l'enfoiré. Je lui ai dit un truc du genre : alors connard, bien réfléchi? Il s'est doucement levé et s'est mis à rire. Le genre rire de méchant dans un Final Fantasy. Il ne s'attendait pas à ce que je sois encore là. Il m'a même demandé de partir! Là il a dit un truc qui aurait du rester entre ses dents au lieu de m'en faire part. Il ne voulait pas rester en exil. Il voulait revenir à Paris et finir le travail.
-Quel travail?
-Toi! Il voulait en finir avec toi. Il a ajouté tout un speech sur la pureté des vampires et blabla, enfin tu connais quoi. Il ne voulait pas revenir à Paris seul mais avec quelques amis. Des vilains qui viendraient foutre la merde chez nous et se débarrasser des traîtres et des faibles. Il a dit que j'étais un traitre. Un sale traître. Et pour lui tu faisais partie de la race des faibles, il fallait t'éliminer. Mon sang n'a fait qu'un tour et je lui lai sauté dessus comme un singe araignée.Vladimir est un tocard, il l'a toujours été. Les mandales que je lui foutais le pliaient en deux. Je savais que j'allais gagner. Je savais que j'allais le tuer. Je l'ai tapé, tapé et tapé encore. C'était un pantin au bout de mes poings. Et pourtant...et pourtant il riait. Comme un fou. Il m'en demandait encore. Il éclatait de rire à chaque fois qu'il se retrouvait au sol. Encore! Encore! Il en voulait toujours plus. Et moi, en bonne machine à frapper, je le bastonnais sans m'arrêter. Et il m'a dit : c'est lui ou moi.
-Le lui c'était moi j'imagine.
-Son visage ne ressemblait plus à rien et son sang tachait le sol de la pièce. Mais il me mettait au défi de la tuer parce que si je ne le faisais pas alors il reviendrait à Paris pour te faire du mal. Il fallait que je l'achève, c'en était trop. Je lui ai donné un énorme coup de pied dans le ventre. J'y ai mis toute ma force, toute ma frustration, toute ma colère. Vladimir a giclé comme un balle de fusil. Je l'ai propulsé à travers la grande fenêtre derrière lui qui a éclaté dans une pluie de verre et de bois. Je n'ai eu qu'une fraction de seconde pour me rendre compte que j'avais oublié qu'il faisait jour dehors. Alors que Vladimir disparaissait dans d'horribles hurlements, rongé par les flammes, un rayon de soleil m'a frappé au visage. On m'a plaqué au sol. C'était mes deux acolytes qui avaient agi avec des réflexes incroyables. Le soleil ne m'avait touché que quelques secondes et pourtant je me sentais me consumer de l'intérieur. La douleur est indescriptible Psyman. J'ai hurlé à m'en péter la voix. Mes partenaires m'ont roulé dans un drap avant de me sortir de là. Ils ont été courageux car eux aussi auraient pu brûler. Je me tenais le visage pendant qu'ils me descendaient dans le salon. Ils m'ont appliqué un linge mouillé sur la face. J'ai gueulé de plus bel. Mais ils savaient ce qu'ils faisaient. Je leur ai demandé si c'était grave. Je les suppliais de me décrire. J'en pleurais. L’œil n'est pas touché. C'est ce qui m'a été répondu. Et effectivement mon œil gauche voyait encore. L'autre mec s'est agenouillé à côté de moi et m'a calmement décrit l'état des dégâts. Ma joue gauche était gravement cramée, il me fallait des soins spéciaux."

Sur ces mots Florine fait basculer sa capuche en arrière. Je découvre son visage marqué d'une bande de brûlure rosie barrant la joue gauche. Elle baisse le regard.

"C'est horrible hein" me dit-elle.

Dehors la pluie redouble d'intensité.

lundi 27 avril 2015

Patient : Florine. Entretien : 10 (partie 1)



"Je disparais un putain de mois et c'est le bordel à zombieland? Purée Robert qui veut te bouffer et les fantômes Bernart qui veulent te défenestrer. T'as fait fort Psyman. Ouais, très fort.
-J'ai fait de mon mieux mais bizarrement mon mieux s'est avéré tout pourri."

Ça a fait rire Florine. Elle s'était assise en tailleur dans le fauteuil où elle avait ses habitudes lors de nos entretiens, la tête toujours enfoncée dans la capuche de son sweat.

"Je présume que je dois te raconter mon trip? C'est ce que tu attends hein. Bon...le soir où tu t'es fait agressé par Vladimir j'ai cru devenir folle. Tu sais que j'ai failli déglinguer du flic? Si l'autre bizarroïde à la jambe de bois n'était pas intervenue je l'aurais fait. Le Conseil a vite été mis au courant et alors que tu étais conduit à l'hôpital un policier a débarqué là bas. Genre inspecteur avec trenchcoat et lunettes. Il nous a foutu la pression alors que franchement c'était carrément pas le moment. Quel connard, j'te jure.
-Quel genre de pression?
-C'était : soit vous réglez cette affaire de vampire agressif entre vous soit on s'en occupe. Je caricature mais c'était grosso modo ça. C'était totalement con de sa part puisqu'on commençait déjà à s'organiser pour traquer Vladimir.
-Vous ne perdez pas de temps.
-On est ultra réactifs. Mais...Mehdi, merde quand même, c'était toi là. C'était toi qui te retrouvais à l'hosto à cause de l'un des nôtres. Dans ma tête c'était du milkshake. Du milkshake au piment. Limite je faisais disjoncter tout le monde au Conseil. Je voulais partir sur le champ fracasser Vladimir. Mais nos procédures sont plus fortes que les affects d'une vampire en colère. Alors une fois qu'on a rassuré les Renseignements Généraux on a établit une marche à suivre. Le jour où je suis venue te voir à l'hosto je partais pour l'est en bagnole à vitres fumées avec deux autres chasseurs.
-Avec comme consigne de trouver et buter Vladimir?
-Non de le trouver et le raisonner. Les deux types qui m'accompagnaient devaient autant persuader Vladimir de ne jamais revenir que de m’empêcher de l'éliminer sans réfléchir. On roulait de nuit, les mecs se relayant au volant. Nous suivions les traces de Vladimir qui avait bénéficié d'une aide active pour réussir à nous devancer d'autant de temps. C'était fou, en quelques jours il était déjà sorti du territoire national et traversait l'Allemagne. Nos contacts ne savaient pas grand chose ou nous envoyaient au mauvais endroit. Sans déconner plus on s'enfonçait dans les terres et plus on rencontrait de l'hostilité de la part de nos congénères. Auparavant ils ne nous aidaient pas forcément de gaieté de cœur mais ils le faisaient quand même par instinct d'autoconservation. Mais là on me dévisageait comme si j'étais une pestiférée. C'était déprimant à mourir. Je courais après Vladimir pour eux, pour les miens, pour les vampires mais je ne me sentais pas aimée du tout Psyman.
-Ta réputation te précédait...
-C'est carrément ça! Ça faisait longtemps que je n'avais pas participé à une traque mais j'étais devenue un oiseau de mauvais augure. Quelle bande d'ingrats! Tant bien que mal on était sur les pas de Vladimir. En Allemagne ça a plutôt été. Mais en Autriche on en a bouffé de la route de campagne la nuit tombée à se perdre et à tourner en rond suite à des indications foireuses de vampires locaux. En Autriche je suis détestée. C'est là que j'ai tué l'Aristo. Cet enfoiré a failli provoquer l'épuration des nôtres et il est adulé là bas, t'imagine? Le plus pathétique c'est que malgré leur adoration pour ce fou furieux les vampires autrichiens respectent les mortels et se font discrets. Une belle bande de couilles molles."

Florine a pesté pendant une bonne minute lançant à des ennemis invisibles une flopée d'insultes. Puis, elle a soufflé un bon coup pour reprendre son récit :

"Vladimir continuait sa route. D'un côté ça nous rassurait puisque il ne tentait pas de revenir en France. Mais ça compliquait la traque. On arrivait dans des zones que je ne connaissais pas trop contrairement à mes accompagnateurs qui maitrisaient bien les langues locales. Vladimir avait parfois une semaine d'avance sur nous. Il s'était enfui de Paris dès l'agression et il y a fort à parier qu'il s'était déjà préparé à une telle éventualité en balisant une route de retraite dans le berceau des vampires. On a perdu un temps fou en République Tchèque. Un vampire multiséculaire au visage pourtant presque enfantin et personnage respecté dans la communauté nous a induit en erreur. C'est un partisan de la ligne dure. C'est pourquoi il vit à la campagne, loin de tout. Je ne pourrais pas te jurer qu'il ne tue pas de mortels Mehdi mais sans preuve il reste une figure importante auprès des vampires de l'ouest. Il nous a envoyé en République Tchèque pour que dalle. Là bas t'as peu de vampires et ce sont des vampires bien agressifs, ce qui explique au passage leur faible nombre.
-Comment ça?
-Bah ils se font vite remarquer et les renseignements tchèques sont plutôt efficaces. Pas mal de vampires du coin se sont fait cramer. Le Conseil ne s'en émeut pas plus que ça. Bien fait pour leur gueule comme on dit. Donc après être revenus en Autriche on s'est retrouvé au milieu d'une forêt à ne pas savoir quoi faire avec un GPS en rade et des infos contradictoires. C'est le Conseil qui via un téléphone satellite nous a filé un tuyau pour continuer notre route. Un vampire loyal avait croisé le chemin de Vladimir et de fil en aiguille avait fait remonter l'info à Paris. Ouf! Direction la Hongrie, patrie des loups garous.
-Tu en as croisé là bas.
-Croisé non mais entendu oui! Leurs hurlements glaçants qui balaient la rase campagne de nuit. J'ai peur de rien mais les loups garous...On se regardait, les deux mecs et moi. On s'assurait que nos lames en argent étaient à portée de main...
-Des lames en argent, l'ai-je interrompu.
-Oui, c'est plus efficace que des balles. C'est ce que j'aurais du utiliser contre Sacha, a t-elle répondu dans un rire qui paraissait discordant. En Hongrie on a trouvé personne pour nous héberger en journée. On a dormi dans la bagnole, cachés dans une entrée d'égouts désaffectée. Comme des clodos. Merde, je suis Florine, on me fait pas dormir comme une clocharde dehors en plein jour. On connaissait une bande de vampires qui aidait les dissidents à se planquer et à se retourner. On a débarqué là bas et on a du les castagner. Tu sais ce que ça m'a rappelé? Il y a encore un an quand je me bastonnais dans Paris. Sous la menace ils ont fini par cracher le morceau. On en a embarqué un avec nous pour être sûrs de ne pas se faire avoir. Au moment de franchir la frontière roumaine on l'a balancé par la portière avec un grand coup de ranger dans le bide. Il a roulé sur plusieurs mètres et à fini sa course dans un fourré.
-La Roumanie, le pays des vampires.
-Exact! Les musulmans ont la Mecque nous on a la Roumanie et plus précisément la Valachie.
-La Valachie?
-L'empire de Vlad l'empaleur.
-Dracula?
-Oui! Dra-Cu-La! Enfin, il est devenu Dracula dans les œuvres de fiction. Il n'avait rien de vampire, lui. En revanche on raconte que les premiers vampires seraient apparus dans la région. D'où certainement la confusion autour de Vlad. Tu connais les vampires civilisés de Paris...
-Civilisés? Tu parles de ceux qui tabassent des mortels dans la rue ou de celles qui balancent d'autres vampires du haut d'une mezzanine dans un bar, lui ai-je rappelé.
-Connard. Bon, ok, t'as raison. Mais dans certaines régions de Roumanie, dans les coins les plus isolés, les vampires ils te bouffent direct le visage en proférant des espèces d'incantations dans une langue que seuls quelques érudits peuvent comprendre. A chaque nouvelle rencontre avec l'un des nôtres on sentait une putain de tension. Notre présence les rendait nerveux. Faut dire qu'ils ne devaient pas être habitués à voir une si jolie nana comme moi. T'aurais vu leurs tronches, on se serait cru dans un film d'horreur.
-En Roumanie les vampires sont d'une race différente?
-Il est admis que les tout premiers vampires étaient assez monstrueux, des sortes de goules. Ils se buvaient entre eux. Je ne sais trop comment, et je ne veux pas le savoir, leurs gènes se sont transmis jusqu'à aujourd'hui. Du coup beaucoup de vampires des fins fonds de la Valachie ont des traits similaires à K. Tu te rappelles?
-Ouais, le monstre du Conseil Vampirique.
-Lui même. Ces traits physiques sont devenus, dans leur tradition, les signes de la race pure. Si j'étais issue d'un monstre en ligne direct je n'y trouverais rien de glorieux. Même des vampires bicentenaires se voient rejetés parce qu'ils n'ont pas ce physique disgracieux.
-Il y aurait des vampires devenus vampires sans avoir bu le sang d'un autre vampire?
-A l'origine oui, forcément. Mais tout ça n'est pas clair. Et quand on a mis les pieds là bas on s'est retrouvé au beau milieu d'une guéguerre interne entre les true et les bâtards. Les mecs se fritaient dans leur cambrousse ou dans des souterrains mal éclairés. Ça n'avait ni queue ni tête. Nous on cherchait cet enfoiré de Vladimir et bien sûr personne ne voulait lever le petit doigt pour nous aider. Au mieux on se faisait insulter, au pire on nous cherchait des noises. Même si Vladimir n'a pas d'ascendance remontant aux tout premiers vampires sa haine des mortels l'a rendu sympathique à la communauté locale des buveurs de sang. Les tenants d'un courant historique sont prêts à aider un fugitif si celui-ci défend le droit de vider un mortel de son sang ou au moins le bastonner à sa guise. On se trouve des alliés comme on peut hein.
-Comment vous l'avez trouvé alors Vladimir?
-Même au fin fond de cette zone hostile il y a des vampires qui aspirent à la paix. Ils sont rares mais ils existent. Une nana, vampire depuis cent cinquante ans, nous a indiqué où trouver ton agresseur. Il se cachait dans un grand manoir situé sur une colline à l’orée d'une forêt. C'est une grande bâtisse qui s'est révélée être un centre d'accueil pour les transfuges en vue de préparer leur retour à l'ouest ou de les installer définitivement à l'est. Alors, comme des gens civilisés, nous nous sommes présentés au lieu-dit et nous avons frappé à la porte..."

jeudi 26 mars 2015

Résumé des épisodes précédents - 5

(1-19)
Alors qu'il mange un délicieux sandwich poulet mayonnaise sur un banc du cimetière du Père Lachaise Mehdi, psychologue trentenaire, est abordé par Florine. Sous ses allures d'adolescente gothique elle se révèle être une vampire de cent trente six ans. Énergique mais névrosée elle devient la première patiente mort vivante de Mehdi. Sa vie de vampire a commencé suite à un viol au XIXème siècle. Depuis elle bouillonne de colère qu'elle cherche à canaliser. La jeune vampirette s'installe petit à petit dans la vie du psychologue jusqu'à lui proposer de l'aider à se créer une clientèle composée de créatures de la nuit et décide de jouer sa secrétaire. Mehdi réticent au début finit par y voir une occasion unique de donner un nouveau sens à son existence. Il est renommé "Psyman" par la vampire. Il rencontre les colocataires aussi bizarres qu'inquiétants de Florine. Il est ensuite présenté à Robert, zombie de son état. Après s'être fait coursé par une famille de morts vivants dans un local EDF c'est à travers une porte qu'il mène son premier entretien avec lui. C'est un être mal dans sa peau en putréfaction qui se livre à lui et qui lui fait part de son refus de cette vie de zombie commencée par un tragique accident de voiture. La même soirée Mehdi découvre l'Antre, un bar des Halles fréquenté par des vampires. Il y rencontre par la même occasion Vladimir, vampire agressif qui a des vues sur Florine. Ce dernier se fait humilier dans un défi karaoké par David, un nain chanteur fan de Depeche Mode. Après cette soirée mouvementée au bar Florine et Mehdi manquent de se faire écraser par Jeanne, une gargouille suicidaire, sur le parvis de Notre Dame.


(21-39)
Robert veut voir les étoiles? Qu'à cela ne tienne. Mehdi et la troupe des vampires colocataires emmènent le zombie pique niquer de nuit sur les hauteurs de Meudon. Le mort vivant se lie d'amitié avec Steeve, l'un des coloc, qui lui apprend la guitare. Mais l'apparition d'un loup garou schizophrène, Sacha, sensible aux ondes électromagnétiques va semer le trouble et l'inquiétude parmi les vampires. Si Mehdi y voit un être en souffrance, Florine perçoit dans le lycanthrope une menace pour sa race. A tel point qu'elle le séquestre dans son bunker antiondes. L'intervention du psychologue est nécessaire pour que la situation ne tourne pas au massacre. Afin de proposer autre chose que des entretiens ponctuels à ses patients de la nuit Mehdi évoque avec la petite vampire l'idée de la création d'une structure type CATTP où pourraient s'y retrouver vampires et autres gargouilles en difficulté psychique. Malgré l'émoi provoqué par le loup garou Florine accepte d'aider le psychologue à défendre le projet auprès du Conseil Vampirique. Seule instance capable d'agir en de telles circonstances. C'est au cœur du quartier latin que se cache le Conseil. Mehdi y rencontre Ricky Woodford, spécialiste de l'administratif vampirique. Cet étrange personnage au nœud papillon lui prodigue alors de bons conseils.


(41-59)
Contre toute attente, et ce après un grand oral impressionnant, le projet de lieu d'accueil pour créatures de la nuit est accepté par le Conseil Vampirique.  Florine s'empresse de le nommer à sa guise : Centre 666. La vampire debriefe son psychologue autour d'un verre dans l'Antre avant de balancer Rita, une vampire un peu bitch, par dessus la rambarde de la mezzanine. Un incident qui remue tout le monde, surtout Florine qui prétextera un mot de trop pour justifier un tel acte. Même troublée elle se lance dans une enquête secrète : savoir si Jeanne la gargouille ne raconte pas de pipeaux. Les talents d’enquêtrice de la vampirette pousse Mehdi à lui parler d'un de ses grands amours perdus : Alix. Jeune et jolie blonde partie pour le mystérieux Teddyland. Le Centre 666 est inauguré dans le Marais. Après plusieurs heures de ménage il devient un lieu tout à fait accueillant. C'est là que Florine, Mehdi, Steeve, Oliver, Jeanne, Ricky, Robert et Sacha fêtent le nouvel an. Malheureusement après les feux d'artifice et les bises marquant le passage à la nouvelle année Robert tombe du toit, involontairement poussé par Florine. Tensions et réconciliations s'en suivent. Mehdi et sa patiente vampirique s'échangent des cadeaux. Un téléphone portable d'un autre âge pour Mehdi et un sac tête de mort pour Florine. Cette dernière, au carnet d'adresses bien rempli, emmène le psychologue à Saint Germain en Laye rencontrer les frères Bernart, tout trois fantômes de leur état. Le plus jeune, Mahaleo, est un spectre pyromane et phobique. Une nouvelle mission pour Psyman.


(61-79)
Rita devient le nouveau fantasme de Mehdi malgré les tensions qui existent entre elle et Florine. Une autre femme vient perturber notre petite troupe : Florence. Une voisine du centre 666 unijambiste et un peu trop fouineuse. Le psychologue n'oublie pas pour autant Mahaleo et essaie de l'aider à devenir un fantôme digne de ce nom. Sauf que les remords le guettent. Sacha est de nouveau au centre des attentions lorsqu'un vampire est retrouvé mort, égorgé près de la forêt de Meudon. Il devient la cible numéro un des vampires. Mais un petit animal venu tout droit du Paraguay va l'innocenter. Alors que les tensions s'apaisent Mehdi rencontre un certain Monsieur Paris dans une petite rue de la Capitale. Il apprend qu'il s'agit d'un personnage légendaire pour les vampires car il serait à l'origine du Conseil Vampirique. Rien que ça! Mais cette légende (mort) vivante va mettre en garde le psy : il doit faire attention lors de ses sorties nocturnes. Une tuile l'attend. C'est après avoir raccompagné chez elle une Florence un peu trop curieuse que Mehdi va violemment éprouver la prédiction de Monsieur Paris.


(81-99)
Après son agression par Vladimir, le petit vampire punk, Mehdi panse ses plaies en pensant à Florine partie à l'Est pour faire acte de justice. C'est notamment dans les bras de Rita la gitane qu'il trouve un doux réconfort. Mais le jeune psychologue au nez cassé est tenace et se rend au Conseil Vampirique pour avoir des réponses. Le directeur du conseil l'accueille chaleureusement et dévoile le passé trouble de la vampirette : en 1968 elle a tué l'Aristo, celui qui a fait d'elle une buveuse de sang.
En l'absence de Florine c'est Steeve qui devient l'assistant de Mehdi avec, il faut le reconnaître, un certain talent. Lors d'une balade à Meudon il fait découvrir à Robert la voûte céleste. De retour de cette petite excursion Robert et Mehdi restent enfermés un jour entier dans le local EDF du zombie. Le mort vivant est à deux doigts de manger le psychologue qui doit son salut à l'intervention inespérée de Steeve. 
Après s'être fait délesté de mille euros suite à un pari stupide perdu Mehdi découvre Florine assise sur les escaliers tout près de la porte de son appartement. Elle est de retour!


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En bonus la chronologie des événements de l'histoire :


-XIIIème siècle : construction de la cathédrale Notre Dame de Paris. Jeanne, la gargouille, s'y lie pour la vie.

-1 février 1877 : naissance de Florine (Paris)

-1890 : Florine est victime d'un viol. La même année elle devient une vampire (par "l'Aristo") à l'âge de 13 ans.
-dernières années du XIXème siècle : Oliver, jeune anglais de 24 ans, devient un vampire. Il arrive à Paris "en même temps qu'Oscar Wilde".

-années 20 : Ricky Woodford s'installe à Paris.

-1940-1944 : Florine est à Paris (et en France plus globalement), elle tue des nazis (et pas que...).
-1943 : Florine est "fusillée" sur la place de l'hôtel de ville.

-années 50 : Florine est en Roumanie, elle rencontre pour la première fois de sa vie un loup garou.

-années 60 : Steeve (Pierre de son vrai nom) Parisien de 32 ans devient un vampire. C'est un des derniers vampires français (officiellement)
-années 60 : les services secrets français traquent les vampires.
-années 60 : consensus européen sur la non violence des vampires, création du Conseil Vampirique à Paris.
-années 60 : dernier humain tué par un vampire devant l'église du musée des arts et métiers
(par l'aristo, mettant en danger le pacte récent entre mortels et vampires)
-1968 : l'aristo s'enfuit à l'est. Florine le traque. Elle le retrouve en Autriche où elle le tue. Florine devient autant admirée que détestée. Intègre le Conseil Vampirique. Elle devient une sorte de chasseuse d'élite à la solde du Conseil.

-années 70 : naissance de David "Dave" Barthworth en Angleterre à Basildon, nain, futur chanteur sosie de Dave Gahan.
-1974 : Naissance de Sacha

-17 janvier 1980 : naissance de Mehdi

-années 90 : accident de voiture de Robert et sa famille. Décès de Robert, à 22 ans. Il se réveille quelques mois (années?) plus tard en zombie dans le cimetière du Père Lachaise (?)
-1991 : incendie dans la maison des frères Bernart dans lequel ils trouvent la mort. Mahaleo avait 18 ans.

-2008 : Lors d'un trek en Hongrie Sacha se fait mordre par un loup garou.

-décembre 2010 : Mehdi rencontre Alix.
-6 juin 2012 : Alix se suicide à l'âge de 25 ans.
-début août 2013 : Rencontre avec Florine (cimetière Père Lachaise)
-début septembre 2013 : Jeanne manque d'écraser Florine et Mehdi en tentant de se suicider du haut de sa cathédrale. Elle fait leur connaissance par la même occasion.
-septembre 2013 : pique nique sur les hauteurs de Meudon de nuit avec Robert et les colocs. Rencontre avec Sacha le loup garou
-31 octobre 2013 : soirée d'Halloween organisée par la Conseil Vampirique dans un hôtel particulier près des Champs Elysées. Première rencontre avec Rita la vampire gitane.
-novembre 2013 : Jeanne tente de faire exploser Notre Dame de Paris.
-décembre 2013 : Florine se bat avec Rita dans l'Antre.
-courant décembre 2013 : Rita appelle Mehdi pour la première fois.
-25 décembre 2013 : ouverture du centre 666 au 4ème étage d'un immeuble de bureaux dans le marais.
-31 décembre 2013 : passage à la nouvelle année sur le toit du centre 666. Chute de Robert.
-mi janvier 2014 : rencontre avec les fantômes de Saint Germain en Laye
-fin janvier 2014 : rencontre avec Florence.
-courant février 2014 : un vampire est retrouvé mort aux abords de la forêt de Meudon. Tout accuse Sacha qui finalement est innocenté (hospitalisé au moment du meurtre).
-courant mars 2014 : Mehdi rencontre Monsieur Paris, rue de la bucherie. Il lui annonce un malheur à venir.
-mi avril 2014 : Florence s'inscruste dans le centre 666, Mehdi se fait agresser violemment par Vladimir en bas de chez elle.
-début mai 2014 : Rita et Mehdi passe leur première nuit ensemble.
-mai 2014 : Robert tente de dévorer Mehdi dans le vestibule du local EDF.
-fin mai 2014 : Florine revient après près d'un mois d'expédition.

samedi 28 février 2015

99-Retour à la maison



Tout en montant chez moi je maudissais l'inventeur chinois du bowling. A cause de lui je venais de perdre mille euros qui auraient pu être dépensés à bon escient. Un voyage aux États-Unis par exemple, loin des vampires, des loups garous et des zombies mangeurs de cerveaux. Quoique à y réfléchir même là bas, de l'autre côté de l'Atlantique, il devait y avoir à peu près la même population de créatures de la nuit qu'ici. J'essayais de comprendre comment j'avais pu envoyer la boule sur le comptoir au lieu de la lancer droit sur la piste. Je refusais toute notion d'inconscient. Non, je ne voulais pas accorder cette victoire aux psychanalystes. Je me disais qu'il s'agissait plutôt de sueur, d'inattention et de pression.
Je m'étais engagé à faire venir Florence dans le centre 666 et je n'arrivais pas à en mesurer les conséquences. Néanmoins son soutien lors de ces dernières semaines m'avait plutôt rassuré sur son sérieux dans les situations délicates. En d'autres termes : elle n'était pas aussi dingue que je le pensais. Au fond de moi j'imaginais avoir une dette envers elle pour la gentillesse qu'elle m'avait témoignée suite à mon agression par Vladimir.

"Putain, mille euros, ai-je grommelé en sortant mes clés de ma poche.
-Mille euros? Tu claques ton fric au casino maintenant?"

J'ai sursauté au point d'en lâcher mes clés. La voix venait du haut des escaliers. C'était elle! Elle était rentrée. Florine était assise sur la dernière marche menant à l'étage supérieur. Je n'avais pas remarqué sa présence, certainement trop occupé à ruminer ma partie de bowling. La petite vampire avait les bras croisés posés sur les genoux. Son visage était à moitié caché par la capuche de son sweat noir. Ses grosses rangers étaient tachetées de boue.

"Alors c'est quoi cette histoire des mille euros?" a t-elle relancé.

Je n'ai rien répondu. Je suis allé à sa rencontre, laissant mes clés sur le paillasson. Je me suis arrêté à quelques marches d'elle. Elle s'est levée en époussetant son short en jean et ses collants. Son visage avait quelque chose d'étrange, une marque. Elle s'est penchée vers moi et j'ai ouvert les bras dans lesquels elle s'est jetée manquant de me faire basculer en arrière. J'enserrais cette petite chose qu'était Florine.

"Je suis fatiguée" a dit la vampire en sanglotant.

La lumière minutée des escaliers s'est éteinte. Nous sommes restés ainsi de longues minutes mais nous aurions pu rester une éternité.

dimanche 8 février 2015

98-Une histoire de boules



"Purée c'est pas possible, t'es vraiment nul!"

Florence se moquait de mon nouveau lancer de boule dans la gouttière. Oui, je suis nul au bowling mais cela m'amuse. Faire des strikes ou ne faire tomber aucune quille c'est la même chose pour moi : du fun. Mais pour Florence le bowling c'était sacré. Elle attendait de moi que je lui tienne tête, qu'il y ait un peu de challenge. Malheureusement pour elle à ses strikes répondait mon imprécision.
J'étais impressionné par sa dextérité malgré sa prothèse en titane à la jambe gauche dont elle avait pris soin de chausser le pied factice avec cette horrible pompe bleu et jaune à scratch retirée à l'accueil. Après chaque coup parfait elle se tournait vers moi et mimait des pistolets avec ses doigts. Je mettais mes mauvaises performances sur le compte de mes os anciennement cassés. Argument qu'elle rejetait d'un mouvement désapprobateur de la tête. Une fois la partie terminée, une fois qu'elle m'a humilié en marquant le double de mes points, nous nous sommes attablés tout près de la piste.

"Va vraiment falloir que j'te donne des cours. Là c'est pas possible, t'es vraiment trop nul. Le mec il est trop mauvais quoi, m'a dit Florence sur un ton sarcastique.
-Tu sais la performance m'importe peu, c'est le plaisir qui compte.
-Churchill non? L'autre y s'prend pour Churchill. Carrément!
-Non ce n'est pas Churchill qui a dit ça, enfin je ne crois pas, c'est de moi. Je dis juste que si je t'ai demandé de m'accompagner ici c'était pour s'amuser, pas pour m'entraîner.
-Aaah les mecs! Tout ce qui compte pour vous c'est le goût du milkshake.
-Hein?
-Tud tud tud tu m'as très bien comprise, l'autre qui m'dit hein. Milkshake mec, milkshake."

Je faisais les gros yeux. Je ne comprenais rien de ce qu'elle disait.

"Comment va la gargouille? m'a t-elle demandé.
-Elle va.
-Ça se nourrit de quoi une gargouille?
-J'en sais trop rien. La dernière fois elle a mangé du popcorn. Je n'ai pas l'impression que les gargouilles aient une alimentation spécifique.
-Tant qu'elles ne bouffent pas de sexy brunettes comme moi ça va, surtout que je compte bien revenir vous voir dans votre petit centre.
-Non je ne pense pas, ai-je dit agacé par tant de culot.
-Si si, Florence in Ze place!
-On a déjà parlé de tout ça, tu dois faire une croix sur l'idée de revenir là où tu n'aurais jamais du venir une première fois.
-Carrément y m'parle en Père Fourras. Hey, mon p'tit père je peux pas faire comme si j'avais rien vu. T'auras besoin de moi de toute façon à un moment ou un autre.
-Je ne pense pas non.
-Meuh si! Pour garder la gargouille ou la p'tite palote...
-Florine.
-Oui, Florine la palote.
-Elles se gardent très bien toutes seules.
-J'sais pas, tu pourrais avoir besoin de moi quand tu te fais castagner la tronche par un punk.
-Très drôle."

Florence a plissé les yeux et a fait un large sourire en grognant.

"Qu'est ce que tu fiches?
-Grrr...Je suis une vampire! Tu vas être obligé de me laisser entrer dans le centre."

J'ai levé le distributeur de mini serviettes en papier en sa direction.

"Regarde toi dans le métal, on y voit ton reflet.
-Alors je suis...une gargouille!
-Tu es trop mignonne pour être une gargouille, lui ai-je répondu spontanément.
-Oh c'est trop GEN-TIL! Carrément GEN-TIL! Gentleman le gars, gentleman. Ça me rappelle Bernard ça.
-Bernard?
-Pourquoi tu m'parles de Bernard? Bref! Laisse moi venir vous voir lors de vos petites réunions.
-Non.
-Ok, ok, on a qu'à parier? Je te défie au bowling. Si tu marques cent points j'abandonne et j'arrête de te soûler avec ça. Alors, Monsieur le psychologist english institute, qu'en dis tu?
-Si je marque cent points tu me lâches avec cette idée obsessive de venir nous voir dans le centre?
-Promis juré craché. Sur la vie de Michel!
-Michel...c'est?
-Mon chat, Michel, l'autre con là.
-Cent points hein?
-Cent points! Ni plus ni moins ni...moins."

Florence, son sourire venu tout droit de la botte italienne et sa jambe cybernétique avaient réussi à me convaincre de jouer sa présence dans le centre 666 sur une partie de bowling. Dans le fond je me fichais un peu de perdre. La brune unijambiste était de confiance. Elle n'avait révélé à personne ce qu'elle avait vu ce fameux jour où je me suis fait cartonner la figure.

"Tu sais d'où ça vient le bowling? m'a lancé Florence avant de jouer sa première boule pour cette partie décisive.
-Je n'en sais fichtre rien.
-Ça vient de Chine. Il y a très longtemps genre cinq cents ans une bande de Chinois mangeait dans un resto...un resto chinois donc. A la fin du repas ils se sentirent d'humeur gaillarde et pour chasser l'ennui ils décidèrent de se lancer des défis. Ping, un des Chinois - note que je l'appelle Ping mais je crois qu'il s'appelait Chen en vrai- donc Ping colla deux bols l'un sur l'autre avec de la pâte de riz. Il obtint une sphère quasi parfaite qui suscita l'admiration de l'assemblée et des plus éminents astronomes de la région. Il défia ses compères de faire tomber une bande d'enfants jouant près de la cheminée avec un jet puissant du bol-boule. Ils acceptèrent, les enfants également. En ce temps là les enfants chinois étaient ouverts aux nouvelles expériences. Donc voici que les amis de Ping se mirent à lancer tour à tour le bol-boule et firent tomber les gamins. Si la porcelaine de la boule ne se fendit jamais ce ne fut pas le cas des crânes des enfants. On dénombra soixante dix morts ce jour là. C'est triste mais il n'en demeure pas moins que le bowling est né à ce moment là.
-Ça n'a absolument pas de sens, tu t'en rends compte?
-Si Monsieur n'aime pas l'Histoire ce n'est pas de ma faute."

Après ces considérations historiques la brunette a enchaîné les strikes et s'est rapidement détachée au score. Je me concentrais sur mes lancers, tentant de réussir au moins des spares. Florence me vannait à chaque boule envoyée en gouttière ou lorsqu'une quille se montrait trop capricieuse pour tomber. Tout devait se jouer sur la dernière boule. J'avais réussi à accumuler quatre vingt dix huit points soit un record pour moi. Je me suis présenté fébrilement en bout de piste, boule bien en main. La fille à la jambe de bois me donnait de mauvais conseils pour tenter de me déstabiliser mais je m'accrochais et me concentrais sur  mon objectif : faire tomber au moins deux des quatre quilles restantes.

La vie est parfois pleine de surprises, d'inattendus, d'étrangeté. Comment expliquer qu'au lieu d'envoyer la boule droit devant sur la piste je l'ai projeté derrière moi et l'ai faite atterrir sur le comptoir du guichetier? La boule lustrée s'est écrasée sur le meuble en bois en projetant au passage quelques grosses échardes dans un énorme fracas. La planche principale du comptoir s'est coupée en deux sous l'impact faisant faire au type un bond de deux mètres en arrière. J'étais tout penaud tandis que Florence se tenait les côtes, hilare. Le caissier s'est relevé. Il était furieux et disait que le responsable devrait payer les réparations. Je suis allé à sa rencontre en m'excusant, tête baissée. Je lui ai expliqué que la boule m'avait échappé des mains à cause de la sueur et de l'inattention. Excuses qui ne le calmaient pas pour autant. Florence, après avoir effectué une danse de la victoire, est venue à mon secours. Elle a réussi à apaiser le type lorsqu'elle a dit que nous payerions les dégâts. Il a griffonné sur une feuille de score une facture de mille euros. J'ai voulu protesté mais la brunette m'en a empêché. Elle m'a dit, à raison, que ça ne ferait qu'augmenter la somme et que de toute façon c'était bel et bien ma faute et qu'il m'incombait de rembourser les dommages matériels.
Après avoir craché un chèque d'un bon milliers d'euros nous sommes sortis. Dehors, Florence a esquissé de nouveau quelques pas de breakdance pour célébrer ma défaite.

"Bon, j'viens quand alors?
-Je te dirai ça, lui ai-je répondu agacé d'avoir perdu un pari stupide et de mettre fait délester d'autant d'argent.
-Y a intérêt hein. Sinon y aura marave!" m'a lancé la brune unijambiste en me menaçant du poing.

Dans sa smart qui me ramenait chez moi je me suis dit que j'avais fait une bien belle connerie. Si Florine avait été là elle m'aurait passé un sacré savon.

lundi 26 janvier 2015

97-"Ce n'est plus mon problème"



En pleine nuit, alors que je rêvais d'une loutre jonglant avec des pneus enflammés, j'ai reçu un appel de Steeve. Il venait de passer chez Robert pour voir comment il allait. Il l'a trouvé enfermé dans un placard, celui-la même où le zombie se trouvait la première fois que je lui ai parlé. Robert ne voulait plus en sortir. Il disait se détester, qu'il avait honte de lui, qu'il était un animal comme ses parents et ses sœurs. Steeve a tout essayé pour lui faire ouvrir la porte, en vain. Néanmoins le zombie lui a confié qu'il mangeait quotidiennement (les cerveaux de mouton apportés dans un seau par le vampire). Il ne voulait pas que la faim lui fasse de nouveau "péter un plomb". Au ton de sa voix Steeve me paraissait désemparé. Il me demandait conseil.
Que pouvais-je dire? Qu'aurais-je du faire? Je restais silencieux au téléphone. Je n'avais aucune envie de réfléchir au cas Robert. Je ne voulais pas l'aider. Je voulais que lui et sa famille sortent de ma vie. J'en avais plus rien à foutre. Steeve ne pouvait pas comprendre cela du haut de sa position de buveur de sang. Il ne risquait rien lui et ne se serait jamais fait courser par Robert dans ce souterrain. Quand bien même ce dernier se serait montré agressif envers lui il l'aurait esquivé avec facilité et certainement mis K.O sans problème. Cet épisode m'avait montré à quel point j'étais faible sans Florine et combien ce monde étrange m'était hostile. La nuit qui a suivi mon sauvetage par Steeve je me suis senti merdique.
Que pouvais-je faire? Rien. C'était décidé : je ne ferais rien. J'ai dit à Steeve que ce n'était plus mon affaire. Ne pouvant pas croire ce que j'étais en train de dire il m'a fait répéter mes paroles.

"Ce n'est plus mon problème Steeve!"

Le vampire m'a demandé de prendre du temps pour réfléchir. Selon lui Robert devait parler avec quelqu'un de qualifié. Je m'en foutais. De mon point de vue un mortel n'avait pas à fréquenter un zombie. C'était trop dangereux et ce depuis le début. Je l'avais dit à Florine à l'époque mais elle avait réussi à me convaincre du contraire. Je n'avais pas les épaules pour ça. Alors Robert pouvait bien rester enfermé dans son putain de placard et y crever.

samedi 24 janvier 2015

Patient : Jeanne. Entretien : 5



"C'était à Meudon!
-Vous ne pouviez pas sortir plus près? Robert ne voulait pas voir les étoiles sur le champ de Mars?
-On ne voit pas les étoiles sur le champ de Mars Jeanne. A cause de la pollution lumineuse.
-La quoi?
-La pollution lumineuse. C'est l'impact de l'éclairage urbain sur...
-Franchement, Meudon! Vous le saviez que je ne pouvais pas m'éloigner de ma cathédrale. Meudon!
-Dites vous que vous avez loupé l’inintéressante visite du bunker de Sacha et mon enfermement avec Robert.
-Oui, sale histoire hein.
-J'ai failli mourir bouffé par un zombie donc ouais sale histoire. Merci pour votre compassion.
-Hey, c'est vous le psy, pas moi. C'est à vous de compatir. Et là en l’occurrence de compatir au sujet de ma solitude et du fait que vous m'avez laissée toute seule comme un sac à patates de huit siècles.
-Vous exagérez. Et sinon, où en sont vos envies de faire sauter Notre-Dame?
-Elles se sont calmées mais si vous m'oubliez encore elles risquent de revenir et cette fois ci ce sera le grand boum!
-Vous dites que vos envies de tout faire péter se sont calmées, ça veut dire que malgré tout vous vous sentez un peu moins seule, non?
-Vous me forcez à venir chaque mercredi dans le centre, donc forcément je suis moins seule.
-Je ne pense pas avoir le pouvoir de forcer une gargouille à faire quoique ce soit.
-Vous avez peut être plus de pouvoir que vous le pensez Monsieur le psychologue! Et côtoyer Sacha c'est pas une sinécure.
-En tout cas vous avez l'air de bien vous entendre, vous parlez souvent avec lui.
-Ça montre à quel point je suis seule! Pour parler avec Sacha faut vraiment être désespérée non?
-Non, il peut être assez touchant quand...
-Touchant? Il est d'un ennui! Et puis c'est quoi cette manie qu'il a de trimbaler des bières dans ses poches? Il est énervant, pas touchant.
-Mais vous vous entendez pas si mal que ça avec lui Jeanne.
-Un jour je lui arracherai la tête, vous verrez si je m'entends bien avec lui. Nom de Nom. 
-Et vos amies gargouilles, vous avez de leurs nouvelles?
-Non, aucune. Depuis le temps elles doivent être mortes. Ou alors elles me font salement la gueule.
-Vous êtes peut-être la seule gargouille de Paris. Comment vous le vivez?
-Je dois le vivre d'une façon particulière? Je ne sais pas moi...je le vis plutôt mal je pense. Personne ne peut comprendre ce que c'est d'être comme moi. Transformée en pierre la journée, incapable de dépasser les limites de Paris en volant. Gardienne d'un tas de pierres froides. Ouais c'est pas la panacée d'être une gargouille. Mais c'est comme ça, je dois l'accepter je crois. Si j'étais optimiste, ce que je ne suis pas, je dirais que c'est bien d'être unique en son genre. Qu'au moins on se démarque des autres. Mais est-ce que ça vaut quoique ce soit quand on le compare à la solitude? Pas sûre Monsieur le psy.
-En tout cas moi je suis très content de vous connaître et c'est un honneur pour moi de côtoyer LA gargouille de Paris.
-Même si vous en faites un peu trop je prends ça pour un compliment.
-Vous avez une forte personnalité et votre présence est très appréciée dans le centre.
-Dans le centre peut-être mais pas quand vous décidez de sortir sans me prévenir pour aller à Meudon.
-Jeanne..."

lundi 19 janvier 2015

95-La nuit du zombie : sa vraie nature



En début d'après midi la famille de Robert a commencé à se montrer nerveuse. Leurs coups sur la porte qui nous séparait d'eux se sont intensifiés. Robert, qui n'avait pas bougé d'un pouce de sa place, poussait des râles à l'unisson de ceux de ses parents et de ses sœurs. Il faisait chaud et ces sons venus d'un autre monde ajoutaient à l'ambiance poisseuse et inquiétante du lieu. Il restait cinq ou six heures avant que Steeve puisse se déplacer en toute sécurité. Je n'ai jamais autant souhaité sa présence qu'à ce moment là. Je commençais à suer. J'avais soif et il n'y avait pas l'ombre d'une goutte d'eau ici. J'ai enlevé mon blouson et me suis mis en t-shirt puis je me suis collé au mur pour profiter de sa relative fraîcheur. Les plaintes du zombie m'agaçaient prodigieusement.

"Vous pouvez arrêter ça s'il vous plaît? Vos râles là, c'est insupportable!
-Raahh...
-S'il vous plaît! J'ai chaud, j'ai soif et j'aimerais être ailleurs qu'ici alors arrêtez!
-J'ai faim."

Sa réponse m'a fait tressaillir mais je me suis vite ressaisi :
"Il vous faudra attendre le retour de Steeve. Il devrait être là dans quatre heures à tout casser.
-Je me sens pas bien. J'ai faim..."

Robert déconnectait petit à petit du monde des vivants. Il semblait presque en transe. J'ai du supporter le concert de sons zombiesques pendant des heures. J'en venais à me boucher les oreilles, recroquevillé contre le mur. Je criais sur le zombie. Je lui disais de fermer sa gueule. Je n'en pouvais plus. A cela s'ajoutait les problèmes de batterie de ma lampe frontale. L'intensité de la lumière se réduisait et je ne pouvais plus voir grand chose à plus de trois mètres devant moi. Je devais éteindre la lampe plus souvent et plus longtemps me confrontant ainsi aux gémissements glaçants dans l'obscurité la plus totale. Les mains sur les oreilles j'avalais ma salive pour m'hydrater un peu. Ma gorge commençait à me faire mal. Dans un demi sommeil, bercé malgré moi par les voix d'outre tombe, je divaguais. Je voyais  Florine qui me disait que tout ça était une bonne blague. Steeve qui, tout pectoraux devant, faisait sauter la porte d'entrée et terrassait le zombie. La famille de Robert qui dansait devant moi pour fêter un anniversaire. Quand je me suis réveillé (ou en tout cas quand j'ai repris mes esprits) Robert marchait sur les objets que j'avais dispersés au sol comme système de sécurité. Il avait le pied coincé sur une grosse boite de conserve et ne savait pas comment s'en dépêtrer. En tournant sur lui même le zombie faisait racler le métal de la boite sur le sol. Ce bruit extrêmement désagréable surexcitait les autres zombies de l'autre côté de la porte d'en face. Robert ressemblait à un clown dans un numéro destiné à faire rire les enfants.

"Reste où tu es! lui ai-je lancé. Ne bouge plus!"

Il ne m'écoutait pas mais il n'avançait plus, toujours entravé par la boite de conserve avec laquelle il avait fini par abandonner la lutte. Il est resté comme ça une bonne heure, les bras ballants et la tête baissée. Dans le faible halo que dégageait ma lampe je pouvais voir des filets de bave descendre de sa bouche. Ses parents et ses sœurs, eux, continuaient de marteler leur porte. Des boum, boum, avec une fréquence quasi métronomique. J'ai trouvé un gros classeur posé sur un bureau à ma droite. Il était en carton dur avec des angles renforcés avec du métal. Il constituait une arme ridicule mais une arme quand même. Avec les coins de l'objet je pourrais avec suffisamment de force enfoncer le crâne touffu du zombie. En tout cas je tentais de m'en persuader.
Alors que la fine ligne de lumière du jour délimitant la porte d'entrée disparaissait totalement ma lampe s'est mise à faiblir dangereusement. Je devais continuellement taper sur mon front pour lui redonner un peu de tonus. Dans une pâleur bleutée devenue stroboscopique Robert a relevé la tête et s'est mis à pousser bien plus que des râles : des grognements. Je ne l'avais jamais entendu grogner et je me disais que ce n'était clairement pas bon signe. Sa famille en faisait de même. Il s'est avancé en ma direction en claudiquant toujours handicapé par la conserve coincée autour de son pied. Mais sa route s'est vite trouvée barrée par le bureau que j'avais placé en travers. Il se cognait et se cognait encore contre le meuble. Ses capacités de réflexion s'étaient amoindries. Je me tenais toujours bien éloigné de lui, classeur à la main, dans l'axe du bureau qui tenait bon dans son rôle de barrière protectrice. Malheureusement un éclair de génie lui a fait prendre un chemin différent et il a pu se dégager de l'obstacle. Il traînait toujours la boite de conserve au bout de sa jambe mais il commençait à s'y faire et avançait d'un pas décidé. J'ai commencé à glisser doucement vers la gauche de la pièce tout en gardant le mort vivant en ligne de mire. Une fois le bureau totalement contourné il avait une voie royale vers moi.

"J'ai faim! J'AI FAIM!" criait-il d'une voix effrayante.

Une boule m'étreignait le ventre et mon cœur battait tellement fort que je l'imaginais déjà exploser hors de ma poitrine. Le pied de Robert s'est enfin libéré de sa boîte de métal. C'est d'un pas pressé qu'il avançait vers moi. Je restais heureusement plus véloce et rapide que lui, réussissant à le tenir à distance. Néanmoins il pouvait marcher toute la nuit, moi non. La soif, la chaleur et la peur faisaient leur œuvre et il me devenait difficile de bouger constamment. Les minutes s'écoulaient par dizaines et je me déplaçais moins vite.

"J'ai faim!" répétait le zombie.

Depuis ma première venue dans ce local je savais qu'un jour cela arriverait. Un zombie ne peut pas être totalement gentil! Je voulais que Florine soit là moins pour m'aider que pour l'engueuler. Merci Florine de m'avoir emmené ici! Connasse! Tant que ma lampe crachotait un peu de lumière je pouvais anticiper les déplacements de Robert. Quand elle a rendu l'âme j'ai su que la situation était devenue tout bonnement catastrophique. J'essayais d'estimer à l'oreille la localisation du mort vivant. Mais je paniquais. Ma propre respiration m’empêchait  de me concentrer. J'étais désorienté et je me cognais partout. Mon genou a violemment  rencontré l'angle d'un meuble. Je me suis effondré comme une merde, mains en avant pour amortir ma chute. J'ai senti des kilos de poussières me frotter le visage. Je devais vite me relever mais une masse venait de s'asseoir sur mes jambes et m'écrasait. J'ai tenté de me retourner pour repousser ce corps froid. Il fallait que j'appuie sur le buste et surtout éviter de me faire mordre. De la bave m'a coulé sur le visage. Pris d'une peur intense je me suis débattu, boosté par des hectolitres d’adrénaline. J'ai réussi à faire tomber Robert à côté de moi. J'en ai profité pour tenter de me relever mais cela m'était impossible, j'étais pétrifié. Je me suis mis à quatre pattes et j'ai avancé comme un petit chien. Enfin, j'ai essayé d'avancer puisque je me suis cogné cette fois ci la tête contre un mur et ce avec telle force que j'ai failli m'évanouir.
J'avais besoin de temps pour me remettre complétement du choc mais le zombie ne me laissait pas de répit et déjà j'entendais son corps en décomposition ramper sur le sol. Puis est arrivé cet énorme claquement. Presque une explosion. J'ai cru que la porte contre laquelle la famille de Robert frappait avait cédé et les bruits de pas rapides qui s'approchaient de moi me confortaient dans cette idée. Au moment où ces pas sont arrivés au plus près moi j'ai pensé que c'était la fin. J'avais décidé de ne plus me battre. J'avais renoncé et attendais une mort douloureuse.

"Dégage, Robert! a crié une voix familière. C'était Steeve qui avait réussi à forcer la porte principale du local et qui s'était précipité entre le zombie et moi. Une lumière a jailli. Celle du smartphone du vampire. J'étais ébloui.
"Lève toi et sors, attends moi dehors Mehdi!" m'a t-il dit en me glissant le portable dans la main.

Je ne comprenais pas tout ce qui se passait mais mon instinct de survie m'a poussé à me lever au prix d'un cri de douleur (remontant du genou jusqu'à ma bouche). En boitant et en me servant du téléphone en mode torche j'ai pu sortir de cet enfer. Dehors je me suis réfugié derrière le van jaune de Steeve, assis parterre, presque caché pour observer l'accès aux marches. J'ai entendu un lointain bruit sourd puis, quelques minutes plus tard, un autre bruit venant du bas des escaliers, celui de la porte que l'on ferme. La chevelure blond décoloré de Steeve est apparue. En me voyant derrière son véhicule il a esquissé un grand sourire et est venu à ma rencontre.

"C'est bon, il est rentré chez lui. Heureusement que j'ai découvert la clé à temps hein, a t-il dit sur un ton moqueur. Quelle tête en l'air ce zombie.
-J'ai failli mourir...putain j'ai failli mourir", répétais-je en regardant le sol.

Le vampire s'est accroupi à côté de moi et a posé sa main sur mon épaule.
"T'es pas mort mec, c'était écrit que j'arrive à la rescousse. Le karma, le destin. Il a pointé le doigt vers le ciel.
-Je ne veux plus voir Robert, jamais."

Je me suis relevé avec peine en m'appuyant sur le van et sur l'épaule de Steeve. Je lui ai rendu son téléphone puis j'ai presque arraché la lampe frontale et le lui ai tendue. Il l'a refusée.

"Garde la, souvenir", m'a t-il dit.

De rage je l'ai lancé au loin. En retombant elle a fait un petit ploc dans la nuit. Steeve a haussé les épaules puis m'a aidé à m'asseoir sur le siège passager avant. Alors que le vampire faisait toussoter le moteur je me suis effondré en larmes, le front collé au tableau de bord.

dimanche 18 janvier 2015

94-La nuit du zombie : enfermés



Steeve tenait Robert par la main pour l'aider à descendre du van. Son incapacité à bouger ses phalanges conférait au zombie un air maniéré. Une sorte de princesse mort vivante. Malgré l'épisode Sacha dans le bunker j'étais particulièrement de bonne humeur. Le vampire voulait raccompagner Robert dans son souterrain mais dans l'euphorie de cette nuit agréable de mai je me suis porté volontaire pour le faire à sa place, ce qui l'a un peu surpris. Néanmoins il a accepté l'idée et a proposé de m'attendre le temps que je remonte du local EDF. Ce que j'ai refusé, congédiant mon assistant pour lui permettre de rentrer plus tôt. J'étais définitivement bien et je sentais que je pouvais tout gérer. Après avoir salué son pote zombie et avant de démarrer son van Steeve m'a lancé un petit objet que j'ai attrapé au vol. C'était une petite lampe led frontale comme celles que portent les campeurs.

"Ça va te servir en bas, y a plus de lumière dude."

Tandis que le véhicule jaune s'éloignait j'ai enfilé le cordon élastique de la lampe autour de ma tête. Je devais avoir un look terriblement sexy. J'ai attrapé le zombie par son bras sec et nous avons descendu les marches menant à la grosse porte en métal du vestibule du local. La porte à moitié rouillée n'était jamais fermée à clé. Mais pour autant les gens évitaient de s'aventurer ici. Une légende urbaine s'était constituée à travers les récits alcoolisés de clochards qui avaient jadis croisé Robert. Dans le monde de la rue cet endroit était devenu infréquentable. De plus la porte s'ouvrait de plus en plus difficilement. Depuis plusieurs mois Robert ne pouvait plus l'ouvrir seul. Après être entrés, Robert et moi, dans la première salle du local souterrain j'ai refermé la lourde porte en la poussant bien fort. Ma lampe frontale éclairait d'une lumière bleutée une vaste zone. Les ombres projetées par les détritus jonchant le sol et l'épaisse couche de poussière qui recouvrait le tout donnaient à cet endroit un air de paysage lunaire. Le zombie marchait devant moi en traînant des pieds, la tête gigotant et inclinée sur le côté. Lorsque nous sommes arrivés à la porte menant au logement de la famille de morts vivants j'ai demandé à Robert de me donner la clé. Il a agité les bras comme un pantin et a fait voler ses mains inertes dans tous les sens. Quelque chose clochait. La clé n'était pas autour de son cou. Je me suis permis de la chercher à mon tour directement sur lui avec un certain dégoût. La clé n'était définitivement pas là où elle devait être. J'ai fouillé les poches du sweatshirt du zombie : rien. Il était pourtant certain de l'avoir avant de monter dans le van en direction de Meudon. Il commençait à pousser de longs râles plaintifs auxquels répondaient au loin les membres de sa famille. Je lui ai dit de ne pas s'inquiéter et que j'allais appeler Steeve. Mais, ma bonne humeur a pris du plomb dans l'aile quand je me suis aperçu que je n'arrivais pas à ouvrir la porte qui menait à l'extérieur. La solide porte était coincée. J'avais beau la tirer de toutes mes forces elle ne bougeait pas. J'ai crié un "putain!" qui a violemment résonné entre les quatre murs de la pièce. Pendant dix minutes j'ai essayé de faire bouger cette fichue porte de ses gonds. Je m'acharnais frénétiquement sur la poignée mais rien ne se passait. Elle n'était pas censée se fermer cette putain de porte! Presque paniqué j'ai palpé mon blouson. Ouf! mon portable était toujours là. J'ai cherché rapidement le numéro de Steeve. Le destin s'acharnait contre moi : il n'y avait pas de réseau. J'ai placé mon téléphone de toutes les façons possibles près de l'entrée pour capter suffisamment pour envoyer un sms. Je me revois accroupis en train de poser mon portable sur le sol crasseux pour avoir une petite barre de réseau, sans succès. J'ai arpenté la salle dans tous les sens pour trouver une solution et réussir à faire fonctionner mon téléphone. La lumière bleue de ma lampe frontale faisait comme un gyrophare. Et Robert de râler encore et encore. Les mains sur les hanches je me suis arrêté au milieu de la pièce. Je prenais conscience que j'étais coincé avec un zombie pour une durée indéterminée et je commençais à m'inquiéter. Derrière une chevelure ridiculement abondante se cachait un corps pourrissant qui puisait son énergie vitale dans l'ingestion de cerveaux. Jusqu'alors Robert se nourrissait de cerveaux d'animaux. Mais là, enfermé avec moi, sans pouvoir manger, comment allait-il se comporter?

Le zombie est resté posté longtemps debout près de la porte qui devait le mener chez lui. Sa famille tapait de façon continue contre l'acier qui nous séparait d'elle. A leurs grognements étouffés répondaient les sons gutturaux de Robert. Je me suis assis à bonne distance sur une vieille chaise. Ma lumière éclairait le visage décharné et grimaçant du mort vivant. Je ne voulais pas le quitter des yeux même si de temps en temps mon regard se portait sur un bout de métal ou une bouteille en verre posée sur une table, soit autant d'armes envisageables. Nous sommes restés une bonne heure comme ça, à ne rien faire. Lui debout et moi assis face à lui. Et le bruit des poings de zombies voraces cognant contre la porte métallique. Je devais stimuler la partie qui restait humaine en Robert. Alors nous avons parlé.

"Pas fun comme situation hein Robert?
-Non, pas fun, a répondu le mort vivant en faisant sursauter une mèche de sa chevelure.
-J'ai l'impression qu'on va passer un moment ensemble ici.
-Moi j'ai l'habitude mais vous?
-C'est une première pour moi, au moins j'aurais découvert quelque chose cette nuit. Enfin, ça et les appareils anti smog de Sacha.
-Qu'est ce que ça vous fait d'être enfermé?
-Ce n'est pas très agréable pour être honnête.
-C'est ça ma vie. Rester enfermé.
-Ce soir vous avez vu les étoiles! lui ai-je dit avec un enthousiasme feint.
-La voûte céleste."

Le zombie a regardé le plafond l'air apparemment rêveur, la mandibule pendante. Le son de sa voix crachotait. L'écouter parler était assez désagréable mais je n'avais pas le choix. C'était ça ou se regarder dans le blanc des yeux.

"Vous n'êtes pas fatigué d'être debout? ai-je repris.
-Je suis mort vous savez, je ne sais plus vraiment ce qu'est la fatigue.
-Et vos mains, que leur arrive t-il?
-Elles meurent. Je meurs...encore."

Il a fait bouger ses mains en l'air avec des gestes de marionnette désarticulée.

"Vous pensez qu'on pourra envoyer mon corps en orbite quand je me serais éteint?
-Vous voulez dire genre avec une fusée?
-Oui, qu'on me propulse tout en haut et qu'on me fasse flotter autour de la Terre. J'aimerais ça.
-Je doute que ce soit possible mais l'idée est belle.
-Mes parents voulaient que je sois médecin. C'est ironique quand on me voit maintenant non?
-Vous ne pouviez pas imaginer devenir...ce que vous êtes devenu."

Les heures passaient doucement au rythme de l'élocution du zombie.  Même si nous n'échangions que quelques mots de façon sporadique sa voix avait fini par m'insupporter. Robert avait les pieds parfaitement ancrés dans le sol. Son tronc s'agitait comme porté par des bourrasques de vent. Autour de quatre heures du matin j'ai commencé à piquer du nez. Je me réveillais de mes micro siestes en sursaut pour ré-éclairer rapidement le mort vivant. Il restait fixé près de la porte de son foyer. Je voulais dormir mais je n'étais absolument pas rassuré par cette étrange promiscuité. Je trouvais mon compagnon d'infortune relativement sympathique tant que nous étions en groupe. Là la situation était inédite. Même franchement déprimé et avec des mains en mauvais état il demeurait un être de chair pourrie se nourrissant de cervelets juteux. Il fallait que j’échafaude l'embryon d'un plan. Florine aurait eu honte de moi mais mon instinct d'autoconservation était supérieur à la confiance que j'avais en Robert. Ainsi j'ai reculé ma chaise et j'ai placé au sol divers objets qui me serviraient d'alarme si le zombie tentait d'approcher de moi. En considérant mon système de protection je me suis dit que ce ne serait pas suffisant. J'ai donc déplacé une table bureau pour en faire une barrière entre lui et moi. Le zombie n'a pas bronché mais intelligent comme il était il devait comprendre ce qui était en train de se jouer.

A la maison j'aimais dormir dans mon fauteuil de bureau en cuir. Il était tellement confortable que je pouvais m'y assoupir en regardant des vidéos sur mon ordinateur et sommeiller longtemps et bien. Dans ce souterrain crasseux il m'était difficile de trouver une posture agréable sur ma chaise en métal. Quand je commençais à fermer les yeux de fatigue j'éteignais ma lampe et la rallumais, paniqué, en me réveillant quelques minutes plus tard. J'éclairais Robert qui ne bougeait toujours pas de sa position, collé à la porte sur laquelle sa famille tapait mollement poussant de lents râles étouffés. J'ai effectué cette petite gymnastique pendant trois bonnes heures. On dit que les marins arrivent à gérer leur repos en dormant par tranches de cinq minutes. Eh bien ça marche peut être sur un bateau mais pas sur une chaise rouillée à quelques mètres d'un zombie. Au petit matin j'ai été surpris de ne distinguer qu'un léger liseré de faible lumière de jour autour de la porte d'entrée. Il faisait définitivement nuit pour Robert et moi. J'ai de nouveau essayé de saisir un peu de réseau au vol pour mon téléphone. Rien. Je me suis assis contre le mur situé à gauche de la porte, soit à l'opposé du mort vivant. Vu son état physique et les obstacles que j'avais habilement disposé sur le trajet il lui faudrait un certain temps pour arriver jusqu'à moi. Suffisamment de temps pour l'esquiver et me défendre. Je me suis endormi sans même m'en apercevoir et sans éteindre ma lampe frontale. C'est une douleur au cou qui m'a réveillé. Les conditions de sommeil n'étant pas optimales mes cervicales avaient souffert. Mais, rapidement, j'ai pointé la lumière en direction de la porte face à moi. Robert n'y était plus! J'ai promené le halo lumineux dans la pièce pour trouver le zombie. Il n'était pas bien loin de sa position initiale. Néanmoins il avait avancé en diagonale dans ma direction. Il n'avait pas encore franchi le cordon de sécurité que j'avais installé mais il s'était un peu trop approché à mon goût. Tout en me massant la nuque je me suis levé en gardant le mort vivant à l’œil.

"Ça va? ai-je dit en consultant l'heure sur mon téléphone portable. Il était près de dix heures.
-Je ne sais pas quoi faire, a répondu le zombie en bougeant la tête sans pour autant mouvoir son corps.
-Vous vous ennuyez?
-Je m'ennuie toujours vous savez. Je m'ennuie et j'ai faim."

A ces mots une impulsion quasi électrique a parcouru ma colonne vertébrale. Si un zombie dit qu'il a faim c'est qu'il veut planter ses dents dans un lobe frontal bien épais. J'ai tenté de changer de conversation :

"Qu'est ce que vous faites dans votre local quand vous vous ennuyez?
-Vous le savez. Je vous l'ai déjà dit mille fois. Je regarde la télévision et je reste debout. Et j'attends que Steeve et Florine viennent me chercher pour sortir un peu. Quand je m'ennuie je m'ennuie. Je ne peux pas parler avec mes parents ou mes sœurs. Ils ne...ce sont des animaux vous savez. Le langage humain ne leur dit plus rien. Ils restent les uns contre les autres, en paquet. Mais comme moi ils attendent que cette porte s'ouvre pour s'animer. Sans Florine, sans Steeve, sans vous je ne parlerais jamais."

Dans le noir on perd la notion du temps. Les minutes semblent s'égrainer lentement voire même repartir en arrière. Je n'arrivais plus à estimer l'heure à vue de nez comme j'arrivais pourtant aisément à le faire dans un contexte normal. J'espaçais les moments d'éclairage pour économiser la pile de ma lampe. J'étais devenu hyper vigilant et les rares bruits lointains provenant de l'extérieur sonnaient à mes oreilles comme autant de promesses de délivrance. Je voulais crier et taper à la porte pour attirer les passants mais il était préférable, en tout cas à ce stade, d'éviter toute source d'excitation pour zombies en mal de nourriture. J'étais également attentif aux sons émanant du corps putréfié de Robert. Chacun de ses pas (il piétinait sur place) me faisait automatiquement allumer ma lampe. J'avais fini par trouver cela hypnotique et dans un demi endormissement je continuais d'espérer que Steeve vienne me sortir de là.
Midi, dehors le soleil était au plus haut et le vampire devait être tranquillement chez lui en train de se reposer. Dans le meilleur des cas il avait découvert le clé du zombie et attendait avec impatience la tombée de la nuit pour débarquer à bord de son van ici. Dans le meilleur des cas...