vendredi 31 octobre 2014

88-La vie sans elle




"On se fait un scrabble? Un p'tit scrabble?"  a de nouveau proposé Sacha. Sans succès.

Je commençais à sérieusement douter de la pertinence de rouvrir le centre 666. L'ambiance était merdique. Tous me faisaient sentir l'absence de Florine. Oliver psalmodiait des vers de Yeats assis à même le sol, le regard perdu dans le vague. Malgré ses efforts Steeve accompagné de sa guitare n'arrivait pas à intéresser un Robert dont le visage putréfié était littéralement collé à la baie vitrée. Je pensais au nettoyant à vitres rangé sous l'évier. Jeanne me faisait remarquer qu'il faudrait des "nouveaux" pour animer l'endroit. Elle n'avait pas fondamentalement tort mais j'ai du lui faire comprendre que les créatures de la nuit en souffrance ne se trouvaient pas en soulevant une pierre dans un jardin. Sauf à vouloir faire du centre un repère de vampires névrosés. Même Sacha qui avait pourtant bien des choses à reprocher à Florine s'interrogeait sur son sort entre deux sirotages de bières (mais pourquoi diable le laissais-je boire?) et de relances pour une partie de jeu de société. J'avais annoncé à la petite troupe ce que je savais de la situation. Même s'il me semblait qu'Oliver et Steeve en savaient un peu plus que moi. J'avais du chercher une vieille carte de l'Europe dans un bureau voisin pour situer le possible cheminement de la vampirette. La gargouille, qui n'avait jamais quitté Paris, se représentait difficilement les distances, les cultures, les langues. Le monde extérieur en somme. Ce qui a permis au loup garou de nous parler des mets locaux hongrois et en particulier de ses délicieux et aromatisés alcools.

"Un petit poker? Quelqu'un? On peut miser des bouteilles de sang ou de la cervelle bien fraîche hein. Non? Personne?" demandait le lycanthrope passant d'un interlocuteur à un autre.

Robert poussait des gémissements aussi inquiétants qu'énervants. De sa bouche en piteux état s'échappait une longue litanie d'autoreproches. Il s'en voulait  d'avoir pu douter de l'amitié de Florine  ces derniers mois. A la cantonade le petit groupe lui disait d'arrêter de geindre. Sacha lui a attrapé l'épaule, collant sa tête contre la chevelure abondante du zombie. Il compatissait. S'en est suivi un monologue digne des piliers de bar à base de "t'es mon pote", "à la vie à la mort" ou "tout va bien frérot". Je n'arrivais pas à déterminer lequel des deux était le plus pathétique.
Nous nous rendions tous compte que Florine était la pile électrique qui nous animait lorsque nous étions ensemble. Steeve tentait bien de faire du lien entre chacun et d’insuffler un peu de dynamisme dans le centre mais ce n'était pas pareil. Quelque chose manquait. Ou plutôt quelqu'un. Calé dans un fauteuil rouge qui semblait avoir dévalé le grand canyon pendant des jours tant il était dans un sale état je pensais à elle, à Florine. Malgré ma sympathie pour Robert, Steeve et les autres je les aurais échangé sur le champ contre la petite vampire. Ma relation avec elle n'était clairement plus celle qui lie un psychologue à sa patiente. C'était devenu presque filial. Oui, c'était ça. Perdre Florine c'était perdre celle qui depuis huit mois rendait ma vie intéressante. Si c'était vrai pour moi je pouvais essayer d'imaginer ce que ça pouvait être pour ceux qui la connaissaient depuis longtemps.

"Je vous ai dit que j'étais imbattable au Docteur Maboule?" a repris Sacha en enfonçant ses mains dans son grand pardessus beige élimé.

Je me suis assis à côté d'Oliver. Il me confiait que c'était à chaque fois pareil. Quand Florine partait pour ce genre d'expédition Steeve et lui se sentaient mal pour elle. Ils avaient l'impression d'être des lâches et de laisser leur coloc faire tout le sale boulot à leur place. Même Phil, malgré ses grands airs, s'inquiétait pour elle. Mais tout finissait bien. Ils se retrouvaient tous les quatre et  fêtaient le retour de la vampirette avec une bonne rasade de Red devant une émission débile ou avec du rock craché à fond dans les enceintes de la chaîne hi-fi. Oliver voulait que ça finisse comme ça. Pourtant les paroles que lui avait dites Florine avant qu'elle parte à la recherche de Vladimir ne l'avaient pas rassuré. Il sentait de la colère en elle. De la rage même. Cette fois ci ce n'était pas pour la communauté qu'elle partait à la chasse. C'était personnel. On touchait à l'intime. Dans ce qui ressemblait à une prière Oliver a souhaité que Vladimir coopère. Qu'il accepte de se calmer et de disparaître (au sens figuré du terme). Il voulait ardemment cela car sinon, disait-il, il faudrait bien plus que du rock pour lui faire retrouver le sourire.

J'ai invité Sacha à me rejoindre à la table. Je lui ai appris les règles d'un jeu de cartes qu'on m'avait jadis enseigné : le timber. Le loup garou enchaînait les défaites. Je le charriais. Et ça le faisait rire. Alors Steeve s'est joint à nous. Puis Oliver qui déclamait un texte d'Oscar Wilde sur les jeux de dés. Jeanne ne voulait pas participer mais elle ne se privait pas de commentaires ironiques à l'encontre des perdants. Seul Robert, la face contre la vitre, n'était pas de la partie. Ses râles se faisaient plus sporadiques mais me rappelaient à quel point elle me manquait.

mercredi 29 octobre 2014

Patient : Mahaleo. Entretien : 3



Entrer dans la maison s'était avéré plus compliqué que les fois précédentes. Le couple était devenu méfiant depuis l'épisode de la tasse volante. Il commençait à douter des mes capacités de chasseur de fantômes. L'attitude de Steeve n'arrangeait pas les choses. Son look les avait fait sursauter. Apparemment le combo chapka/marcel blanc n'était pas à leur goût. Je lui avais demandé pourquoi il s'était habillé ainsi. Il avait répondu un désinvolte "ch'ais pas". Mais les locataires, visiblement toujours stressés par la cohabitation forcée avec les revenants, avaient fini par nous ouvrir la porte et nous laisser travailler. A mon grand soulagement Steeve voyait également les fantômes. Nous nous sommes installés dans le grenier. Au début les chaises ont gigoté témoignant, selon le vampire à la chapka, de la surprise des frères poltergeist qui s'attendaient à retrouver Florine et non un énergumène grimé en hipster. Après deux bonnes minutes d'explication le calme est revenu.

"Là Benja dit que t'as déconné en v'nant pas, m'a dit Steeve en croisant les bras.
-Quoi? En ne venant pas quand?
-Ah ok, en fait ils parlent des dernières semaines. Les mecs, il était à l'hosto, Florine a du vous le dire non?"
Je ne me faisais toujours pas à ces interlocuteurs invisibles. Déjà que Steeve me paraissait allumé le voir s'adresser à des chaises vides le rendait encore plus fou.

"Là Mahaleo te demande ce que sera la prochaine étape?
-L'étape de quoi? ai-je répondu en me tournant vers le vampire et en me tenant le visage entre les mains.
-Bah l'étape de..ah...ok...l'étape du programme faire de Mahaleo un super fantôme.
-Ce n'est pas ça l'idée. L'idée c'est...
-Ah non non c'est ça l'idée ils me disent, c'est tout à fait ça l'idée man! Ils sont formels, m'a interrompu Steeve.
-Non, ce n'est pas ça l'idée!"

J'essayais de garder mon calme. Je n'étais pas au summum de ma forme physique. Je me sentais encore cassé de partout. Je ne voulais pas débattre avec toute la fratrie et Steeve. J'ai donc demandé aux trois sièges posés près du mur de bien vouloir nous laisser seuls avec Mahaleo.

"Mahaleo, comment se passe la cohabitation avec le couple de locataires maintenant? ai-je dit à la chaise vide du milieu une fois assuré que Benja et Solofo étaient partis.
-Il dit qu'il arrive à faire tomber de petits objets genre bibelots ici ou là. Une salière, un stylo, une fleur, une pince à linge...
-Oui oui j'ai compris.
-Des objets de toute sorte, des trucs manufacturés quoi.
-Manufacturés? Non rien, oublie, continue.
-Il disait donc qu'il fait tomber des objets mais qu'il se planque toujours illico presto en flippant comme un bébé phoque. Et du coup il attend ton prochain super conseil pour le faire aller de l'avant. Il veut enfin devenir la fierté de ses frères."

Steeve me regardait les yeux grand ouverts. Il écartait les mains m'invitant ainsi à prendre la parole. Moi, je fixais le sol.

"Mehdi, psst, Mehdi, me faisait le vampire pour que je dise quelque chose.
-Pourquoi ne pas envisager une cohabitation pacifique entre vous et les vivants? Que cette maison soit une sorte de colocation où chacun peut vivre en paix? Je ne veux pas que ce pauvre couple souffre des conseils que je peux vous donner Mahaleo.
-Euh man c'est pas trop la réponse qu'il attendait je crois.
-Oui mais c'est ma réponse! ai-je dit en me levant et en commençant à faire les cent pas. Vous ne pouvez pas vivre en paix sérieux? Fantômes et mortels? Qu'est ce qu'il y a craindre ou à perdre? Hein Mahaleo, qu'est ce qu'il y a à craindre bordel?
-Euh man...
-Quoi?!
-Euh...bah...il vient de partir, il a traversé le mur.
-Il a dit un truc avant de s'en aller?
-Non, attends, il revient. Il est avec ses frères. Euh...man...ils sont en colère je crois."

Les chaises ont commencé à vibrer sur place puis ont été projetées en ma direction. Malgré ma faiblesse j'ai réussi à les esquiver. Steeve s'est levé et a agité les bras pour essayer de calmer les revenants en furie. Les murs en bois tremblaient, des papiers tourbillonnaient dans la pièce.

"Je pense qu'il faut qu'on se casse man!" a crié Steeve.

Sans répondre je me suis dirigé vers la trappe à reculons, effrayé et fasciné par ce spectacle tout droit sorti de Ghostbusters. Nous sommes descendus quatre à quatre. Le plafond résonnaient de coups sourds. Le couple s'est étonné de nous voir revenir si vite.

"C'est déjà terminé? m'a demandé la femme inquiète.
-Le dialogue est difficile aujourd'hui, ils sont assez agités, ai-je lancé en remettant mon blouson.
-La soirée risque d'être un peu...compliquée, a ajouté Steeve en ouvrant déjà la porte d'entrée.
-Compliquée? C'est à dire?" a dit l'homme en bondissant du canapé.

Nous n'avons pas pris le temps de répondre et nous sommes sortis. Nous avons marché rapidement accompagnés par les bruits de la colère des fantômes qui se faisaient plus intenses. Alors que nous rejoignions la rue une explosion de verre s'est faite entendre. Une chaise, qui gisait maintenant dans le jardin,  venait de faire sauter le carreau de la fenêtre du grenier.

lundi 27 octobre 2014

86-Où est Florine?



Gueuler peut ouvrir des portes. En tout cas celles du Conseil Vampirique. L'hôtesse derrière le pupitre du grand hall ne voulait pas y mettre de la bonne volonté. "Non" je ne pouvais voir personne. "Non" elle ne me dirait rien sur Florine. "Non" je ne pouvais pas rester. Alors j'ai tapé du poing sur le meuble en bois qui me séparait d'elle. 

"Où est Florine?! Je lui criais dessus. Où est Florine bordel?!. Je ponctuais mes cris de coups sur le comptoir. Où est Florine? Oh!"

La vampire aux cheveux tirés en arrière, vêtue d'un tailleur noir moulant, était surprise. Presque apeurée par mon énervement. Le téléphone blanc posé devant elle a sonné. Tout en répondant elle me regardait m'agiter. On m'avait enlevé mon plâtre nasal deux jours auparavant et j'avais retrouvé une voix digne de ce nom. Alors je la faisais retentir dans l'immense pièce avec un plaisir pervers. Je levais les bras en regardant le lustre imposant fixé au plafond. Et je gueulais.
La secrétaire a raccroché. Elle me fixait avec sévérité. Mais je ne me démontais pas. 

"Où est Floooooorine!!? Où est Floooooooorineuuuuh?!!"
Je m’époumonais. Mes côtes me faisaient mal. Je me suis appuyé contre une colonne pour reprendre mon souffle. 
Alors a surgi un homme de taille moyenne à l'air jovial mais au teint blafard. Les manches de sa chemise étaient retroussées. Arrivé à ma hauteur il a réajusté ses lunettes. Son sourire m'a déconcerté. Ce personnage de bonne humeur n'était autre qu'un des Anciens du Conseil. Ni plus ni moins que son directeur. Le vampire que j'avais rencontré lors de mon oral pour défendre le projet du centre 666.

"Vous semblez avoir retrouvé vos forces Monsieur S., m'a t-il dit d'une voix douce.
-Oui...je vais mieux...plus de pansement sur le nez tout ça.
-Vous m'en voyez ravi!"

Il s'est tourné vers la fille de l'accueil et lui a fait de la main un signe d'apaisement. Bien plus tard j'apprendrais qu'elle était deux fois plus âgée que Florine. Le directeur m'a conduit à l'étage inférieur, là où était le centre névralgique de la structure. Comme lors de ma première visite tout le monde s'est arrêté en me voyant. Mais, il les a calmé d'un autre mouvement de main. Et la foule s'est remise au travail.

"La curiosité est un vilain défaut" leur a t-il lancé en hochant la tête avec une fausse sévérité.

Il m'a conduit à ce qui s'est avéré être son bureau. Pour l'atteindre il a fallu descendre un escalier de pierres en colimaçon. L'air était humide. J'avais l'impression d'être dans ma cave. Pourquoi diable les Anciens s'obstinaient-ils à vivre dans ce décorum? Peut-être que ce genre de lieu était uniquement destinés aux mortels. Pour nous impressionner alors que son véritable bureau était en fait une pièce ultra design avec tout le confort moderne. Le directeur m'a fait entrer dans un endroit qui semblait sortir tout droit du moyen âge. Le lieu était petit avec un plafond voûté si bien qu'on ne pouvait pas tenir debout partout. A certains endroits il fallait adopter une posture de petit vieux au dos cassé pour pouvoir passer. Un bureau massif  en bois divisait la pièce. De part et d'autre de celui ci deux grandes chaises ouvragées se faisaient face. Celle où siégeait l'homme aux petites lunettes était plus grande que la mienne. Des chimères ornaient le sommet de son dossier. Derrière lui, posées sur les étagères d'une bibliothèque où trônaient des livres venus tout droit d'une époque antédiluvienne, des bougies faisaient danser leurs flammes. Encore le décorum puisque la lumière de l'ampoule fixée au centre de la voûte suffisait amplement. Un ordinateur portable gris ouvert au bout du bureau était une des rares concessions faites à la modernité. Il faisait trop froid à mon goût. Je m'enfonçais dans mon blouson tandis que le vampire arborait fièrement ses avant bras nus.

"Pourquoi portez vous des lunettes? lui ai-je demandé pour enfin lancer la conversation.
-La force de l'habitude. J'en portais avant de devenir vampire. On va dire que c'est par pure coquetterie."

Le directeur plissait les yeux en souriant. Ce qui lui conférait un air malicieux.

"Où est Florine? J'avais décidé d'aborder les choses sérieuses.
"Vous savez très bien où elle est. Vous ne connaissez peut être pas la localisation exacte mais vous n'ignorez pas ce qu'elle est partie faire. N'est ce pas?
-Je veux pouvoir la contacter. Elle n'a pas à faire tout le sale boulot.
-Non, vous ne la contacterez pas. C'est elle qui le fera, à son retour. En attendant rien ne doit la perturber dans son travail. Travail qu'elle a, au passage, choisi. Ne croyez pas qu'on nous la contraignons à quoique ce soit.
-J'ai du mal à croire qu'elle fasse ça par gaieté de cœur. A chaque fois qu'elle en parle c'est un déchirement.
-Mais je ne dis pas que c'est facile pour elle. Je dis que personne ne l'a obligé à le faire. Personne ne lui a ordonné de faire du ménage dans nos rangs. Dans le cas qui nous intéresse aujourd'hui, Vladimir, Florine est venue me voir en disant qu'il lui fallait une petite équipe pour le retrouver et si nécessaire malheureusement l'éliminer.
-Vous auriez pu lui dire non, ai-je répondu au vampire en essayant de prendre le dessus.
-Pourquoi l'aurais-je fait? Il fallait s’occuper de Vladimir. Avant de vous agresser il avait déjà un dossier bien fourni. Il est passé de gênant à dangereux pour la communauté. Un vampire qui s'en prend violemment à un mortel et c'est la sécurité nationale qui nous tombe dessus. Je vous prie de croire qu'au sommet de ces services il y a des gens qui ne demandent à qu'à nous exterminer et mettre le feu à ce lieu.
-Donc Florine agit pour le bien de la communauté, lui ai-je rétorqué d'un ton sec. Et pour son bien à elle vous faites quoi?
-Florine a toujours eu l'esprit de sacrifice vous savez. Elle a bien compris que parfois il fallait mettre de côté son ego pour le bien de tous. Sans son esprit de sacrifice le Conseil Vampirique n'aurait jamais pu exister.
-Comment ça?
-En 1968 le jeune Conseil que plusieurs d'entre nous venions de créer connaissait une existence fragile. Certains vampires n'en faisaient qu'à leur tête et continuaient de provoquer la paix entre les mortels et nous. Leur leader, si je peux m'exprimer ainsi, était l'Aristo.
-Celui qui a fait de Florine une vampire, ai-je dit à voix basse, presque en chuchotant.
-Exactement. C'était un vampire respecté de par son âge multi séculaire mais aussi craint. Il a toujours refusé de cohabiter avec vous autres et il disait avoir la nausée à l'idée de ne plus pouvoir se servir à la source. Alors qu'enfin les services secrets nous laissaient tranquille l'Aristo, lui, continuait de tuer sur le territoire national. Il éliminait les vampires qui tentaient de le raisonner et s'abreuvait de mortels isolés. C'est pourquoi les plus sages d'entre nous ont lancé une traque. Tuer l'Aristo était devenu notre priorité. Aussi puissant était-il il a préféré fuir de l'autre côté du rideau de fer, chez les vampires les plus sauvages qui ne pouvaient même pas imaginer une paix avec les êtres diurnes. Mais il comptait revenir et frapper fort.
-Et Florine est partie le chercher, c'est ça?
-Un jour elle s'est présentée au Conseil. L'Aristo avait tenté de la convaincre de la rejoindre. De partir avec lui et de régner ensuite en Maitres sur la nuit. Vous voyez l'idée. Elle a refusé. Depuis plusieurs décennies elle avait accepté l'idée d'une coexistence avec les mortels. C'est une jeune fille intelligente, vous le savez. Elle s'est proposée de retrouver celui qui l'avait faite ainsi. Elle disait le connaître par cœur et qu'elle seule pouvait le tuer. Et elle n'avait pas tort. Tuer l'Aristo sur un plan pratique demandait une force et une intelligence rares. Mais surtout il jouissait d'une telle aura que personne ne voulait s'y risquer. Sauf Florine. Elle l'a retrouvé en Autriche dans un vieux manoir. Et elle a réussi à le tuer. A son retour tout le monde la remerciait mais dans son dos elle était haïe.
-Drôle de façon de la remercier.
-Elle venait de tuer son père, métaphoriquement parlant bien sûr. Éliminer celui qui a fait de vous un vampire est la pire des hontes. C'est le summum de la traîtrise. Mais elle a encaissé. Et les décennies suivantes elle a assumé un rôle de chasseuse pour le Conseil. Grâce à elle et quelques autres nous avons pu apaiser la communauté. Ce fut difficile mais nous y sommes arrivés.
-Et Florine de passer par une tueuse de vampire.
-Vous vous trompez. Après l'épisode de l'Aristo Florine n'a plus jamais tué de vampire. Ça vous étonne n'est ce pas? Parfois elle a du en faire violemment souffrir un ou deux mais jamais au point de les faire trépasser. Tuer l'Aristo a été un tel traumatisme pour elle qu'elle faisait tout pour rétablir l'ordre sans tuer. Mais, si je peux me permettre Mehdi, Florine a tué beaucoup de vampires par le passé. Vous a t-elle parlé de la première moitié du vingtième siècle? Nous nous déchirions. Il y avait des guerres de clans, des coups bas, des embuscades. Et votre petite protégée, bien entraînée par l'Aristo, ne s'est pas privée d'écarter les gêneurs quitte à leur trancher la gorge ou leur enfoncer une lame dans le cœur. Et je ne vous parle pas des mortels qu'elle a vidé de leur sang. C'était une machine de guerre."

Le directeur me donnait une autre vision de Florine. Je comprenais mieux sa position dans le petit monde des vampires. Elle était respectée mais aussi contestée. Chaque mission qu'on lui confiait ne pouvait que directement la renvoyer au jour où en Autriche elle avait du tuer l'Aristo.

"Il ne faut pas qu'elle tue Vladimir.
-Mon cher Mehdi ça ça ne dépend que de lui. Soit il est coopératif et il accepte de ne plus faire parler de lui en s'installant au fin fond d'un bourg d'une obscure contrée soit Florine et son équipe devront prendre les mesures qui s'imposent. Mais, pour la première fois depuis quarante ans, j'ai comme l'impression que la première option sera rejetée par l'intéressé.
-Pourquoi lui plutôt que les autres?
-C'est un enragé, un incontrôlable. Comme l'Aristo l'a été. Nous le surveillons depuis longtemps et sa frustration n'a cessé d'augmenter. Il hait les mortels, surtout s'ils s'approchent de Florine pour qui il a un intérêt certain. J'aimerais qu'il retrouve la Raison et que Florine réussisse à le convaincre de se calmer. Vraiment, j'aimerais...
-J'aimerais parler avec Florine.
-Rien ne la détournera de sa mission. Ni vous ni moi. J'ai œuvré durant des décennies pour une véritable paix entre les vôtres et les miens. Et entre les miens et les miens! Vladimir est un rouage grippé dans cette entreprise de longue haleine. Et je n'ai aucun remord à vouloir jeter à la poubelle ce rouage pourri.
-Mais ce n'est pas vous qui allez vous salir les mains Monsieur."

Après ces mots le vampire arborant toujours un air malicieux s'est levé, attendant de même de ma part. Nous nous sommes longuement regardé. Son sourire avait fini par m'agacer. Je serrais les mâchoires. J'aurais voulu le coller contre sa bibliothèque et lui ordonner de faire revenir Florine au plus vite. Sans perdre de sa bonhomie il m'a fait un geste de la main m'invitant à sortir avec lui de la pièce. Nous avons retraversé toute la salle principale sans échanger un mot. Devant l’ascenseur il m'a souhaité un bon retour.

"Vous connaissez le chemin, m'a t-il dit au moment où la porte de l'ascenseur s'est ouverte. Ah oui, j'oubliais, Florine vient d'arriver en République Tchèque. Elle n'a toujours pas retrouvé Vladimir."

La porte s'est refermée, la cabine s'est mise à monter. Et l'ascenseur a joué the girl from Ipanema.

dimanche 19 octobre 2014

85-Le remplaçant



"Bon tu entres oui?"
Steeve maintenait son col de pardessus relevé. Il s'enfonçait la tête entre les épaules. Il se tenait sur le seuil de ma porte, jetant des coups d’œil furtifs de droite à gauche. Une fois dans mon appartement et la porte refermée il s'est empressé de regarder par le judas. 

"Ok, ça a l'air clean, ouais c'est clean.
-Mais qu'est ce qui se passe? Tu as l'air flippé.
-Ouais tu sais mec les rues ne sont plus sures de nos jours", a t-il dit avant de s'asseoir sur le canapé. 

Alors que je prenais une chaise pour m'installer face à lui le vampire a bondi et est reparti en direction de la porte. Il l'a ouverte et a laissé passer sa tête par l’entrebâillement.

"Ouais ça a l'air clean" a répété le colocataire de Florine. Sa voix résonnait dans la cage d'escalier.

J'ai du le tirer par son imper pour qu'il rentre. Le vampire hippy était visiblement dans un état second. Je l'ai fait se rasseoir. Avec son manteau au grand col et son t shirt à fleurs il ressemblait à un échappé d'une institution psychiatrique. Il remuait les jambes de façon agaçante en les ouvrant et les fermant rapidement. J'ai du lui faire un signe de la main pour qu'il arrête.

"Où est Florine? lui ai-je demandé.
-Hein quoi, hey j'suis pas là pour ça dude!
-Où est-elle Steeve? ai-je insisté en haussant le ton.
-J'en sais rien moi, que'que part à l'est j'crois.
-Où ça à l'est?
-J'sais pas!
-Roumanie? Pologne?
-A l'est, c'est tout ce que je sais. Je suis pas dans ce genre de plan moi, y a que Flo' qui savait tout ça."

J'ai lâché un souffle d'exaspération en regardant le sol.

"Je suis vraiment désolé mon pote mais je ne sais vraiment pas où elle est. Je suis aussi triste que toi de tout ça mais c'est comme ça. C'est son job, a t-il repris.
-Ouais son job. Demander à une gamine fragile de buter un de ses congénères.
-Euh mec c'est une vampire centenaire."

J'ai relevé la tête. Il venait de marquer un point. Je me rendais compte que le temps d'un instant j'avais oublié que Florine était un être immortel venant tout droit du dix neuvième siècle. J'étais presque gêné. J'ai décidé de changer de sujet. De toute façon je n'allais rien obtenir de lui.

"Alors, que fais tu ici Steeve?
-Bah bosser.
-Bosser?
-Ouais, avec toi.
-Je crois qu'il y a erreur là Steeve.
-Nan dude pas d'erreur. C'est moi qui prends le relais de Florine pendant son absence.
-Le relais pour quoi?
-Les entretiens, la logistique.
-Et qui a eu cette idée saugrenue?
-C'est Flo' mec."

L'idée était donc simple : Florine avait ordonné à son colocataire de la remplacer. C'est lui qui prendrait dorénavant les notes et m'accompagnerait lors de mes sorties nocturnes. Dans le fond je n'avais rien contre lui mais cela signifiait que la vampirette ne serait pas de retour avant un bon moment. J'acceptais, résigné, l'aide de Steeve. De toute façon avais-je le choix? Il me proposait de prendre du temps pour me reposer (plus pour soulager ses propres craintes de camé parano que les miennes). J'ai refusé. Malgré mes fractures et mon nez cassé je voulais rouvrir le centre 666 et aider le maximum de personnes. Et parmi elle Florine arrivait en tête. Il fallait que je sache où elle se trouvait. Pour cela il me fallait rendre une petite visite au Conseil Vampirique.