mercredi 26 novembre 2014

90-Rita et-moi


Je fixais mon reflet dans l'écran éteint de mon téléviseur en répétant à haute voix  : "la mafia, la mafia". Le laïus de Steeve sur la façon dont le conseil vampirique imposait son autorité m'avait fait réfléchir. Ma vision sur les vampires parisiens changeait doucement. Ils m'apparaissaient moins potentiellement sympathiques que je ne l'avais imaginé. C'était une société vivant le plus possible en vase clos et réglant ses problèmes de la façon la plus froide qui soit. Le Conseil Vampirique c'était là où se réunissaient les parrains. Florine c'était l'homme de main. L'Europe de l'est c'était leur Sicile. L'image que mon cerveau fatigué construisait de tout cela ne me plaisait guère.
Dans l'écran je distinguais les cernes sous mes yeux. Je n'avais plus la force de me lever. Je commençais à envisager de dormir là, assis devant la télé, les mains jointes. Je me demandais si c'était techniquement possible ou si au premier assoupissement j'allais m’effondrer sur le sol et au passage me fracasser la mâchoire contre la table basse. Je cogitais mais rien ne se passait. Ni assoupissement ni chute. Par un incroyable effort de volonté je me suis dressé sur mes pieds. J'étais stupéfait. Je n'arrivais même plus à me souvenir du processus qui m'avait fait passer de l'état assis à l'état vertical. Mais, une fois debout j'ai pu m'activer. Je me suis mis en mode dodo. Cette phase un peu ritualisée (très même) où je range ce qu'il y a à ranger, où je me lave ce qu'il y à laver et où je prépare pour le lendemain ce qu'il y a à préparer. L'étape finale étant ce doux moment où je me glisse sous la couette avec cette agréable sensation de moelleux qui me parcourt le dos. 
Les aiguilles de la pendule de la salle de bain indiquaient quatre heures du matin tandis que je finissais de me brosser les dents. J'ai éteint les lumières les unes après les autres. Et on a frappé à la porte. Je suis resté pétrifié au milieu du salon où je venais d'éteindre la dernière lampe de l'appartement. Vêtu uniquement d'un boxer rouge j'ai attendu. Et on a encore frappé. Je me suis avancé doucement vers la porte. Mes neurones tentaient des connexions audacieuses. Ils voulaient que la seule explication à ces coups nocturnes soit Florine. Mon lobe frontal était formel : c'était elle. Mais le judas a tenu un autre discours. Après y avoir jeté un coup d’œil je me suis reculé. Ce n'était pas Florine mais Rita. La sublime vampire gitane. Mes tympans résonnaient des battements de mon cœur. Je ne savais pas quoi faire et pourtant je l'avais imaginé mille fois ce moment. Rita a retoqué à la porte.

"Deux minutes!" lui ai-je dit d'une voix éraillée qui trahissait mon manque d'assurance.

Retrouvant quelque peu mes esprits je suis allé dans la chambre à tâtons pour enfiler un t-shirt et un pantalon. Puis, après avoir pris une bonne inspiration et allumé l'ampoule de l'entrée j'ai entrouvert la porte.
La vampire était divinement belle. On la disait gitane mais les traits de son visage, en particulier ses yeux légèrement bridés, évoquaient l'Asie et ses longs cheveux noirs me faisaient penser, eux, à l'Italie. Son teint blafard d'immortelle avait fait disparaître à jamais la pigmentation brunâtre de sa peau qu'elle devait avoir jadis. De près, je la trouvais  grande surtout comparée à Florine. Ses bottes de cuir à talons aiguilles n'en accentuaient que plus l'impression. Elle avait les mains enfoncées dans les poches de son long manteau noir boutonné jusqu'au col.

"Tu en as mis du temps Psyman". Elle ne parlait pas, elle susurrait. Sa façon de rouler légèrement les r, ses mouvements de lèvres et ce petit sourire en coin qui ne quittait pas son minois la rendaient terriblement désirable.

Elle a sorti sa main droite de sa poche et l'a passé dans ses cheveux en poussant un soupir qui pour moi sonnait comme un gémissement. Si on y regardait de plus près on pouvait avoir un léger dégoût pour cette peau blanche presque transparente caractéristique des êtres de la nuit. Chaque veine était un tatouage sur son cou et ses joues. Mais Rita dégageait quelque chose qui me plaisait. Elle puait la sensualité.

"Tu me fais entrer? Elle faisait la moue et bougeait la tête de droite à gauche dans une espèce de danse de séduction. Fais moi entrer Mehdi."

Je restais silencieux, taraudé par un conflit de loyauté. Mais la disparition de Florine faisait légèrement pencher la balance en faveur de Rita. Devant mon absence de réaction elle a pris la plus excitante des initiatives. Elle a ouvert son manteau et l'a fait tomber à terre. Hormis ses bottes de cuir elle ne portait qu'un ensemble soutien gorge et tanga noir. Sa peau n'en paraissait que plus blanche et ses veines plus apparentes. Mais la perfection de son corps m'aveuglait et relativisait tout défaut cutané. Mes yeux ne savaient quoi admirer. Ses longues et jolies jambes? Ses hanches aguicheuses? Son ventre plat? Sa gorge accueillante? Sa bouche d'où sortait par intermittence une petite langue agile qui humectait ses lèvres? Mon silence était maintenant émaillé d'un soufflement nerveux provenant de mon nez. Et Rita de me transpercer du regard, l'air mutin. Mon cœur tambourinait. Je savais qu'avec ses sens décuplés elle pouvait l'entendre. Mes abdos se sont contractés et mes mâchoires se sont serrées. Au diable la loyauté, au diable Florine. J'ai ouvert la porte en grand.

"Entre Rita..."

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