vendredi 31 octobre 2014

88-La vie sans elle




"On se fait un scrabble? Un p'tit scrabble?"  a de nouveau proposé Sacha. Sans succès.

Je commençais à sérieusement douter de la pertinence de rouvrir le centre 666. L'ambiance était merdique. Tous me faisaient sentir l'absence de Florine. Oliver psalmodiait des vers de Yeats assis à même le sol, le regard perdu dans le vague. Malgré ses efforts Steeve accompagné de sa guitare n'arrivait pas à intéresser un Robert dont le visage putréfié était littéralement collé à la baie vitrée. Je pensais au nettoyant à vitres rangé sous l'évier. Jeanne me faisait remarquer qu'il faudrait des "nouveaux" pour animer l'endroit. Elle n'avait pas fondamentalement tort mais j'ai du lui faire comprendre que les créatures de la nuit en souffrance ne se trouvaient pas en soulevant une pierre dans un jardin. Sauf à vouloir faire du centre un repère de vampires névrosés. Même Sacha qui avait pourtant bien des choses à reprocher à Florine s'interrogeait sur son sort entre deux sirotages de bières (mais pourquoi diable le laissais-je boire?) et de relances pour une partie de jeu de société. J'avais annoncé à la petite troupe ce que je savais de la situation. Même s'il me semblait qu'Oliver et Steeve en savaient un peu plus que moi. J'avais du chercher une vieille carte de l'Europe dans un bureau voisin pour situer le possible cheminement de la vampirette. La gargouille, qui n'avait jamais quitté Paris, se représentait difficilement les distances, les cultures, les langues. Le monde extérieur en somme. Ce qui a permis au loup garou de nous parler des mets locaux hongrois et en particulier de ses délicieux et aromatisés alcools.

"Un petit poker? Quelqu'un? On peut miser des bouteilles de sang ou de la cervelle bien fraîche hein. Non? Personne?" demandait le lycanthrope passant d'un interlocuteur à un autre.

Robert poussait des gémissements aussi inquiétants qu'énervants. De sa bouche en piteux état s'échappait une longue litanie d'autoreproches. Il s'en voulait  d'avoir pu douter de l'amitié de Florine  ces derniers mois. A la cantonade le petit groupe lui disait d'arrêter de geindre. Sacha lui a attrapé l'épaule, collant sa tête contre la chevelure abondante du zombie. Il compatissait. S'en est suivi un monologue digne des piliers de bar à base de "t'es mon pote", "à la vie à la mort" ou "tout va bien frérot". Je n'arrivais pas à déterminer lequel des deux était le plus pathétique.
Nous nous rendions tous compte que Florine était la pile électrique qui nous animait lorsque nous étions ensemble. Steeve tentait bien de faire du lien entre chacun et d’insuffler un peu de dynamisme dans le centre mais ce n'était pas pareil. Quelque chose manquait. Ou plutôt quelqu'un. Calé dans un fauteuil rouge qui semblait avoir dévalé le grand canyon pendant des jours tant il était dans un sale état je pensais à elle, à Florine. Malgré ma sympathie pour Robert, Steeve et les autres je les aurais échangé sur le champ contre la petite vampire. Ma relation avec elle n'était clairement plus celle qui lie un psychologue à sa patiente. C'était devenu presque filial. Oui, c'était ça. Perdre Florine c'était perdre celle qui depuis huit mois rendait ma vie intéressante. Si c'était vrai pour moi je pouvais essayer d'imaginer ce que ça pouvait être pour ceux qui la connaissaient depuis longtemps.

"Je vous ai dit que j'étais imbattable au Docteur Maboule?" a repris Sacha en enfonçant ses mains dans son grand pardessus beige élimé.

Je me suis assis à côté d'Oliver. Il me confiait que c'était à chaque fois pareil. Quand Florine partait pour ce genre d'expédition Steeve et lui se sentaient mal pour elle. Ils avaient l'impression d'être des lâches et de laisser leur coloc faire tout le sale boulot à leur place. Même Phil, malgré ses grands airs, s'inquiétait pour elle. Mais tout finissait bien. Ils se retrouvaient tous les quatre et  fêtaient le retour de la vampirette avec une bonne rasade de Red devant une émission débile ou avec du rock craché à fond dans les enceintes de la chaîne hi-fi. Oliver voulait que ça finisse comme ça. Pourtant les paroles que lui avait dites Florine avant qu'elle parte à la recherche de Vladimir ne l'avaient pas rassuré. Il sentait de la colère en elle. De la rage même. Cette fois ci ce n'était pas pour la communauté qu'elle partait à la chasse. C'était personnel. On touchait à l'intime. Dans ce qui ressemblait à une prière Oliver a souhaité que Vladimir coopère. Qu'il accepte de se calmer et de disparaître (au sens figuré du terme). Il voulait ardemment cela car sinon, disait-il, il faudrait bien plus que du rock pour lui faire retrouver le sourire.

J'ai invité Sacha à me rejoindre à la table. Je lui ai appris les règles d'un jeu de cartes qu'on m'avait jadis enseigné : le timber. Le loup garou enchaînait les défaites. Je le charriais. Et ça le faisait rire. Alors Steeve s'est joint à nous. Puis Oliver qui déclamait un texte d'Oscar Wilde sur les jeux de dés. Jeanne ne voulait pas participer mais elle ne se privait pas de commentaires ironiques à l'encontre des perdants. Seul Robert, la face contre la vitre, n'était pas de la partie. Ses râles se faisaient plus sporadiques mais me rappelaient à quel point elle me manquait.

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