lundi 27 octobre 2014

86-Où est Florine?



Gueuler peut ouvrir des portes. En tout cas celles du Conseil Vampirique. L'hôtesse derrière le pupitre du grand hall ne voulait pas y mettre de la bonne volonté. "Non" je ne pouvais voir personne. "Non" elle ne me dirait rien sur Florine. "Non" je ne pouvais pas rester. Alors j'ai tapé du poing sur le meuble en bois qui me séparait d'elle. 

"Où est Florine?! Je lui criais dessus. Où est Florine bordel?!. Je ponctuais mes cris de coups sur le comptoir. Où est Florine? Oh!"

La vampire aux cheveux tirés en arrière, vêtue d'un tailleur noir moulant, était surprise. Presque apeurée par mon énervement. Le téléphone blanc posé devant elle a sonné. Tout en répondant elle me regardait m'agiter. On m'avait enlevé mon plâtre nasal deux jours auparavant et j'avais retrouvé une voix digne de ce nom. Alors je la faisais retentir dans l'immense pièce avec un plaisir pervers. Je levais les bras en regardant le lustre imposant fixé au plafond. Et je gueulais.
La secrétaire a raccroché. Elle me fixait avec sévérité. Mais je ne me démontais pas. 

"Où est Floooooorine!!? Où est Floooooooorineuuuuh?!!"
Je m’époumonais. Mes côtes me faisaient mal. Je me suis appuyé contre une colonne pour reprendre mon souffle. 
Alors a surgi un homme de taille moyenne à l'air jovial mais au teint blafard. Les manches de sa chemise étaient retroussées. Arrivé à ma hauteur il a réajusté ses lunettes. Son sourire m'a déconcerté. Ce personnage de bonne humeur n'était autre qu'un des Anciens du Conseil. Ni plus ni moins que son directeur. Le vampire que j'avais rencontré lors de mon oral pour défendre le projet du centre 666.

"Vous semblez avoir retrouvé vos forces Monsieur S., m'a t-il dit d'une voix douce.
-Oui...je vais mieux...plus de pansement sur le nez tout ça.
-Vous m'en voyez ravi!"

Il s'est tourné vers la fille de l'accueil et lui a fait de la main un signe d'apaisement. Bien plus tard j'apprendrais qu'elle était deux fois plus âgée que Florine. Le directeur m'a conduit à l'étage inférieur, là où était le centre névralgique de la structure. Comme lors de ma première visite tout le monde s'est arrêté en me voyant. Mais, il les a calmé d'un autre mouvement de main. Et la foule s'est remise au travail.

"La curiosité est un vilain défaut" leur a t-il lancé en hochant la tête avec une fausse sévérité.

Il m'a conduit à ce qui s'est avéré être son bureau. Pour l'atteindre il a fallu descendre un escalier de pierres en colimaçon. L'air était humide. J'avais l'impression d'être dans ma cave. Pourquoi diable les Anciens s'obstinaient-ils à vivre dans ce décorum? Peut-être que ce genre de lieu était uniquement destinés aux mortels. Pour nous impressionner alors que son véritable bureau était en fait une pièce ultra design avec tout le confort moderne. Le directeur m'a fait entrer dans un endroit qui semblait sortir tout droit du moyen âge. Le lieu était petit avec un plafond voûté si bien qu'on ne pouvait pas tenir debout partout. A certains endroits il fallait adopter une posture de petit vieux au dos cassé pour pouvoir passer. Un bureau massif  en bois divisait la pièce. De part et d'autre de celui ci deux grandes chaises ouvragées se faisaient face. Celle où siégeait l'homme aux petites lunettes était plus grande que la mienne. Des chimères ornaient le sommet de son dossier. Derrière lui, posées sur les étagères d'une bibliothèque où trônaient des livres venus tout droit d'une époque antédiluvienne, des bougies faisaient danser leurs flammes. Encore le décorum puisque la lumière de l'ampoule fixée au centre de la voûte suffisait amplement. Un ordinateur portable gris ouvert au bout du bureau était une des rares concessions faites à la modernité. Il faisait trop froid à mon goût. Je m'enfonçais dans mon blouson tandis que le vampire arborait fièrement ses avant bras nus.

"Pourquoi portez vous des lunettes? lui ai-je demandé pour enfin lancer la conversation.
-La force de l'habitude. J'en portais avant de devenir vampire. On va dire que c'est par pure coquetterie."

Le directeur plissait les yeux en souriant. Ce qui lui conférait un air malicieux.

"Où est Florine? J'avais décidé d'aborder les choses sérieuses.
"Vous savez très bien où elle est. Vous ne connaissez peut être pas la localisation exacte mais vous n'ignorez pas ce qu'elle est partie faire. N'est ce pas?
-Je veux pouvoir la contacter. Elle n'a pas à faire tout le sale boulot.
-Non, vous ne la contacterez pas. C'est elle qui le fera, à son retour. En attendant rien ne doit la perturber dans son travail. Travail qu'elle a, au passage, choisi. Ne croyez pas qu'on nous la contraignons à quoique ce soit.
-J'ai du mal à croire qu'elle fasse ça par gaieté de cœur. A chaque fois qu'elle en parle c'est un déchirement.
-Mais je ne dis pas que c'est facile pour elle. Je dis que personne ne l'a obligé à le faire. Personne ne lui a ordonné de faire du ménage dans nos rangs. Dans le cas qui nous intéresse aujourd'hui, Vladimir, Florine est venue me voir en disant qu'il lui fallait une petite équipe pour le retrouver et si nécessaire malheureusement l'éliminer.
-Vous auriez pu lui dire non, ai-je répondu au vampire en essayant de prendre le dessus.
-Pourquoi l'aurais-je fait? Il fallait s’occuper de Vladimir. Avant de vous agresser il avait déjà un dossier bien fourni. Il est passé de gênant à dangereux pour la communauté. Un vampire qui s'en prend violemment à un mortel et c'est la sécurité nationale qui nous tombe dessus. Je vous prie de croire qu'au sommet de ces services il y a des gens qui ne demandent à qu'à nous exterminer et mettre le feu à ce lieu.
-Donc Florine agit pour le bien de la communauté, lui ai-je rétorqué d'un ton sec. Et pour son bien à elle vous faites quoi?
-Florine a toujours eu l'esprit de sacrifice vous savez. Elle a bien compris que parfois il fallait mettre de côté son ego pour le bien de tous. Sans son esprit de sacrifice le Conseil Vampirique n'aurait jamais pu exister.
-Comment ça?
-En 1968 le jeune Conseil que plusieurs d'entre nous venions de créer connaissait une existence fragile. Certains vampires n'en faisaient qu'à leur tête et continuaient de provoquer la paix entre les mortels et nous. Leur leader, si je peux m'exprimer ainsi, était l'Aristo.
-Celui qui a fait de Florine une vampire, ai-je dit à voix basse, presque en chuchotant.
-Exactement. C'était un vampire respecté de par son âge multi séculaire mais aussi craint. Il a toujours refusé de cohabiter avec vous autres et il disait avoir la nausée à l'idée de ne plus pouvoir se servir à la source. Alors qu'enfin les services secrets nous laissaient tranquille l'Aristo, lui, continuait de tuer sur le territoire national. Il éliminait les vampires qui tentaient de le raisonner et s'abreuvait de mortels isolés. C'est pourquoi les plus sages d'entre nous ont lancé une traque. Tuer l'Aristo était devenu notre priorité. Aussi puissant était-il il a préféré fuir de l'autre côté du rideau de fer, chez les vampires les plus sauvages qui ne pouvaient même pas imaginer une paix avec les êtres diurnes. Mais il comptait revenir et frapper fort.
-Et Florine est partie le chercher, c'est ça?
-Un jour elle s'est présentée au Conseil. L'Aristo avait tenté de la convaincre de la rejoindre. De partir avec lui et de régner ensuite en Maitres sur la nuit. Vous voyez l'idée. Elle a refusé. Depuis plusieurs décennies elle avait accepté l'idée d'une coexistence avec les mortels. C'est une jeune fille intelligente, vous le savez. Elle s'est proposée de retrouver celui qui l'avait faite ainsi. Elle disait le connaître par cœur et qu'elle seule pouvait le tuer. Et elle n'avait pas tort. Tuer l'Aristo sur un plan pratique demandait une force et une intelligence rares. Mais surtout il jouissait d'une telle aura que personne ne voulait s'y risquer. Sauf Florine. Elle l'a retrouvé en Autriche dans un vieux manoir. Et elle a réussi à le tuer. A son retour tout le monde la remerciait mais dans son dos elle était haïe.
-Drôle de façon de la remercier.
-Elle venait de tuer son père, métaphoriquement parlant bien sûr. Éliminer celui qui a fait de vous un vampire est la pire des hontes. C'est le summum de la traîtrise. Mais elle a encaissé. Et les décennies suivantes elle a assumé un rôle de chasseuse pour le Conseil. Grâce à elle et quelques autres nous avons pu apaiser la communauté. Ce fut difficile mais nous y sommes arrivés.
-Et Florine de passer par une tueuse de vampire.
-Vous vous trompez. Après l'épisode de l'Aristo Florine n'a plus jamais tué de vampire. Ça vous étonne n'est ce pas? Parfois elle a du en faire violemment souffrir un ou deux mais jamais au point de les faire trépasser. Tuer l'Aristo a été un tel traumatisme pour elle qu'elle faisait tout pour rétablir l'ordre sans tuer. Mais, si je peux me permettre Mehdi, Florine a tué beaucoup de vampires par le passé. Vous a t-elle parlé de la première moitié du vingtième siècle? Nous nous déchirions. Il y avait des guerres de clans, des coups bas, des embuscades. Et votre petite protégée, bien entraînée par l'Aristo, ne s'est pas privée d'écarter les gêneurs quitte à leur trancher la gorge ou leur enfoncer une lame dans le cœur. Et je ne vous parle pas des mortels qu'elle a vidé de leur sang. C'était une machine de guerre."

Le directeur me donnait une autre vision de Florine. Je comprenais mieux sa position dans le petit monde des vampires. Elle était respectée mais aussi contestée. Chaque mission qu'on lui confiait ne pouvait que directement la renvoyer au jour où en Autriche elle avait du tuer l'Aristo.

"Il ne faut pas qu'elle tue Vladimir.
-Mon cher Mehdi ça ça ne dépend que de lui. Soit il est coopératif et il accepte de ne plus faire parler de lui en s'installant au fin fond d'un bourg d'une obscure contrée soit Florine et son équipe devront prendre les mesures qui s'imposent. Mais, pour la première fois depuis quarante ans, j'ai comme l'impression que la première option sera rejetée par l'intéressé.
-Pourquoi lui plutôt que les autres?
-C'est un enragé, un incontrôlable. Comme l'Aristo l'a été. Nous le surveillons depuis longtemps et sa frustration n'a cessé d'augmenter. Il hait les mortels, surtout s'ils s'approchent de Florine pour qui il a un intérêt certain. J'aimerais qu'il retrouve la Raison et que Florine réussisse à le convaincre de se calmer. Vraiment, j'aimerais...
-J'aimerais parler avec Florine.
-Rien ne la détournera de sa mission. Ni vous ni moi. J'ai œuvré durant des décennies pour une véritable paix entre les vôtres et les miens. Et entre les miens et les miens! Vladimir est un rouage grippé dans cette entreprise de longue haleine. Et je n'ai aucun remord à vouloir jeter à la poubelle ce rouage pourri.
-Mais ce n'est pas vous qui allez vous salir les mains Monsieur."

Après ces mots le vampire arborant toujours un air malicieux s'est levé, attendant de même de ma part. Nous nous sommes longuement regardé. Son sourire avait fini par m'agacer. Je serrais les mâchoires. J'aurais voulu le coller contre sa bibliothèque et lui ordonner de faire revenir Florine au plus vite. Sans perdre de sa bonhomie il m'a fait un geste de la main m'invitant à sortir avec lui de la pièce. Nous avons retraversé toute la salle principale sans échanger un mot. Devant l’ascenseur il m'a souhaité un bon retour.

"Vous connaissez le chemin, m'a t-il dit au moment où la porte de l'ascenseur s'est ouverte. Ah oui, j'oubliais, Florine vient d'arriver en République Tchèque. Elle n'a toujours pas retrouvé Vladimir."

La porte s'est refermée, la cabine s'est mise à monter. Et l'ascenseur a joué the girl from Ipanema.

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