samedi 27 septembre 2014

83-Visites




L'infirmière est sortie en grommelant. Je n'étais pas très compliant. Je venais de refuser une fois de plus de faire ma toilette. Cela faisait quatre jours que je ne m'étais pas lavé. Mon corps me faisait trop mal pour ce genre d'exercice. J'avais juste repris un brossage de dents approximatif. Quand je me suis vu pour la première fois dans le miroir de la salle de bain j'ai failli m'effondrer en larmes. Mon visage était tuméfié et le gros pansement soutenant mon nez était impressionnant. Mais ma foi en la médecine de mon pays avait fini par me rendre presque optimiste. 
"J'en rirai un jour" essayais-je de me persuader. 
Je me sentais comme un poisson rouge crasseux dans ma chambre. Recevant les visites régulières du personnel soignant qui commençait à évoquer ma sortie. La période d'observation étant terminée je devais mettre les voiles dans les jours prochains bien que je ne m'en sentais aucunement capable. Le système de santé était ainsi. Une fois qu'il était certain que vous ne risquiez pas de mourir d'une hémorragie interne il vous foutait dehors. Ma mère était également venue me voir. Elle m'a apporté des chocolats bon marché. Je n'avais pas envie de chocolat. La boite était posée sur la table près de la porte. Ma mère était pleine de bonnes attentions, me demandant toutes les cinq minutes comment j'allais, voulant me servir des verres d'eau ou me parler de la famille. C'est fou comme on a facilement des pulsions meurtrières quand on ne va pas bien. Elle m'agaçait. Je trouvais son empathie normale mais elle m'énervait. J'avais mal et je ne voulais pas la voir. 
Alors que je regardais une émission où une bande de décorateurs d'intérieur construisait une maison de cinq cent mètres carrés à une famille américaine obèse dont la petite dernière était atteinte d'une maladie rare qui la rendait allergique au soleil, au lait et au sirop pour la toux une infirmière a frappé à la porte.

"Vous avez de la visite..."
Elle n'a pas eu le temps de terminer sa phrase qu'un lutin en chapeau noir est entré dans la pièce. Florine s'est précipitée sur le rideau opaque qu'elle a fermé. Ce qui a soulevé les protestations de l'infirmière. 
"Chut!" lui a sèchement répondu la vampire qui lui a fermé la porte au nez.
Elle a allumé un des néons et a jeté son grand chapeau et ses grosses lunettes de soleil sur la table. Elle est restée debout à me fixer de longues secondes. J'étais surpris par cette entrée théâtrale. J'étais content de la voir mais je regrettais du coup les douches que je n'avais pas prises. Florine s'est approchée du lit avant de s’effondrer à genoux, la tête posée sur ma main. Elle pleurait. Elle pleurait et elle s'excusait. La crème solaire et ses larmes formaient une liquide visqueux et chaud sur ma peau. Entre deux sanglots elle se reprochait de m'avoir abandonné le soir où je me suis fait dérouiller par Vladimir. 

"Ce n'est pas grave, ce n'est pas grave" lui répétais-je de ma voix nasillarde.

Elle a relevé la tête. Le noir autour de ses yeux avait coulé. Elle avait une mine affreuse. Elle a du s'en rendre compte car elle a attrapé la boite de mouchoirs en papier et s'est tamponnée le visage.

"Je suis désolée, m'a t-elle dit.
-Pas grave, vraiment Florine.
-C'est nul, je dois être moche maintenant.
-Tu n'es jamais moche."
Ça l'a fait sourire.
"Toi en revanche t'es super moche, m'a t-elle rétorqué.
-Je suis toujours super moche, je reste constant."
Je faisais un effort magistral pour parler le plus correctement possible malgré mon état.
"Quelles sont les nouvelles? lui ai-je demandé.
-Vladimir s'est enfui. Il a quitté le pays.
-Il est où?
-Quelque part à l'Est certainement.
-Vous allez faire quoi du coup?"
Florine a baissé les yeux. Ce n'était pas bon signe. Alors j'ai repris :
"Vous allez faire quoi?
-Tu le sais très bien.
-Ce n'est pas à toi d'aller le chercher.
-Je suis la meilleure pour ça.
-Ce n'est pas à toi!"
Je déployais une énergie folle pour m'énerver. 
"Tu te rappelles search and destroy tout ça? On est en plein dedans. Les agressions sur les mortels sont prises hyper au sérieux. Les Renseignements Généraux ont contacté le Conseil. Ils voulaient en avoir le cœur net. Il leur a été répondu qu'on ne savait pas ce qui s'était passé mais qu'on enquêtait de notre côté. Les Sages sont formels, bon sauf K.,  tu sais le chauve là. Il faut retrouver Vladimir et l'éloigner de la circulation.
-L'éliminer? ai-je demandé calmement à la vampire.
-Ça fait partie des possibilités. 
-Des certitudes même non?
-Des certitudes même.
-Ne fais pas ça Florine, laisse les faire.
-Je le dois, je te dois ça Mehdi. 
-Tu ne me dois rien.
-Je le dois. On se revoit bientôt."

L'ado centenaire s'est levée et s'est recoiffée de son chapeau et a rechaussé ses lunettes.

"Bientôt les choses redeviendront comme avant. Et ce sera bien. On ira piquer niquer tous ensemble. Ce sera comme avant. 
-Florine...
-Soignes toi bien. Sois en forme pour mon retour, j'aurai des choses à raconter."

Et elle est sortie après m'avoir lancé un dernier sourire. Je voulais lui crier de rester, de me parler. Mais je n'en avais pas la force. Et puis à quoi bon? Elle savait ce qu'elle faisait. C'était ainsi. Je regardé ma main. Celle sur laquelle elle avait pleuré. Elle luisait des larmes d'une vampire.

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