samedi 30 août 2014

79-La tuile



"Je suis un wookie?
-Non Florine, tu n'es définitivement pas Chewbacca.
-Je suis sûre que je suis un wookie. Réfléchis bien Mehdi.
-Flo, tu n'es pas un wookie, lui a répondu Oliver.
-Bon ok, admettons, a fini par admettre la fan de Star Wars. À qui le tour?
-À moi!" s'est écriée Jeanne. Elle se concentrait en touchant de ses gros doigts la carte fixée sur son front par un grand élastique. La morphologie du crâne de gargouille n'était pas pensée pour ce jeu.
"Est-ce que j'ai tué des millions de personnes?
-Non pas des millions, faut pas dec', lui a dit Steeve en pouffant de rire.
-Mais j'ai tué des gens? a relancé Jeanne.
-Pas sûr, s'est interrogée la vampirette en se tapotant le menton du bout du doigt. Bon, on va dire que non, au suivant!"
La gargouille était vexée par cette réponse expéditive. C'était au tour de Robert. Lui attacher une carte sur le front avait demandé pas mal de précaution tant la chair de sa tête était quelque peu...instable. L'élastique enserrait sa grosse touffe de cheveux. Il ressemblait à un tennisman suédois des années quatre vingts. En un peu plus mort.
"Est-ce que je suis vivant?"
La question du zombie ressemblait à un long râle. Je pouvais mesurer les progrès que j'avais fait en compréhension du langage mort vivant. J'avais saisi ses propos du premier coup.
"Est-ce que je suis vivant?" a t-il répété.
Ce qu'il disait résonnait étrangement pour moi. Je croyais percevoir un double sens dans sa question. Jouait-il encore ou nous posait-il une question existentielle? 
"Non, of course non, tu n'es pas vivant", a répondu Oliver sur un ton des plus sérieux. Il était à fond dans la partie.
J'ai rapidement trouvé mon identité secrète. Elisabeth Taylor. Florine, à défaut de réussir à deviner le personnage qu'elle campait (elle tenait  absolument à être le héros poilu de la guerre des étoiles), a trouvé là une bonne occasion de m'énerver en m'appelant "Elisabeth" à de nombreuses reprises. Mais ces  moments passés ensemble étaient une bonne chose. Ils s'amusaient en groupe. Échangeaient, discutaient, se charriaient. Comme pour me sortir de mes pensées positives le vilain son de l'interphone a retenti. C'était Sacha. Comme d'habitude il avait pris son temps pour venir. Tandis que la vampirette me harcelait avec ses Elisabeth l'ascenseur s'est arrêté à notre étage. Le bruit qu'il faisait était une bénédiction pour des gens méfiants comme nous. Le lycanthrope a franchi la porte de la salle. Les cheveux en bataille, le dos voûté et les mains dans les poches palpant sûrement une flasque ou une cannette. Après avoir salué mollement le groupe il a tenu la porte. Une femme brune s'appuyant énergiquement sur une canne est entrée. C'était Florence.

Notre voisine venait de s’incruster dans le centre. Elle s'était servie du loup garou schizophrène comme d'un cheval de Troie. Robert a émis un son guttural effrayant. Florine et moi nous sommes précipités vers l'intrus. La vampire agitait les bras comme un gardien de handball pour lui boucher la vue. J'ai attrapé la visiteuse par l'épaule pour la faire sortir de la pièce. La vampire me suivait tout en insultant Sacha qui ne semblait pas comprendre la situation.
"C'est quoi cette chose avec des ailes là? Et le chevelu squelettique? C'est quoi ce pataquès?! demandait Florence en essayant de passer sa tête au dessus de la mienne pour tenter de voir notre petite assemblée.
Florine l'a violemment projeté contre la porte de l'ascenseur. La canne de l'unijambiste curieuse a glisser jusqu'au bout du couloir.
"Putain! Qu'est ce que tu fiches ici?!
-Hé la mioche calmos! On t'a pas appris l'hospitalité. C'est quoi ces jeunes, j'te jure. Mai 68 tout ça", lui a répondu une Florence pas décontenancée pour un sou.
Je me suis placé entre elles.
"On se calme! Florine, va récupérer la canne s'il te plait."
Ce qu'elle a fait en grommelant.
"Alors c'est quoi votre petite réunion secrète? Vous êtes satanistes c'est ça? Vous avez réussi à faire venir des créatures de l'au-delà via un portail dimensionnel comme dans Stargate? Colonel ONeill, Teal'C, au rapport!
-Je vous l'ai dit, ce sont des gens qui ont juste besoin d'être ensemble", ai-je énoncé froidement en ouvrant la porte de l'ascenseur.
La vampirette a rendu la canne à Florence en lui la lui lançant presque au visage. Nous sommes tous trois descendus au rez de chaussé. J'ai demandé à Florine de remonter et de s'occuper des autres. Elle n'a pas accepté ma décision de bon cœur en disant qu'il fallait donner une leçon à "l'espionne". C'était justement pour éviter cela que je lui ai dit de retourner au quatrième étage.
"Vous n'auriez pas du faire ça.
-Faire quoi? Rencontrer mes voisins, m'a répondu Florence avec un aplomb remarquable.
-Vous introduire chez nous, comme une voleuse oui, ai-je dit sèchement en  reconduisant la brune boitante au niveau de la rue.
 -C'était une gargouille, c'est ça hein?
-Qui ça?
-L'espèce de grand truc gris avec des ailes. C'est une gargouille, j'suis sûre de mon coup.
-Oui c'en est une."
J'ai stoppé ma foulée. Je l'ai regardé dans les yeux. Ses grands yeux méditerranéens.
"Un gargouille, des vampires, un zombie et un loup garou. Voilà ce que vous avez vu". J'en avais marre de raconter des histoires.
Florence a tapé le sol du bout de sa canne. Elle était contente.
"Je le savais! Les gens disent : rooh mais non ça ne peut pas arriver, y a qu'dans X-Files que tu vois ça. Les cons! J'te jure! Je le savais!
-Ce sera notre secret. Entre vous et ma...petite bande. Ok?
-Bouche cousue! Juré craché! Fais gaffe je vais t'cracher d'ssus."
Et elle a craché.
"Je pourrais venir vous voir alors maintenant qu'on a fait connaissance dans les grandes lignes?
-Non. Nous resterons des voisins distants.
-Des vampires...Dracula...les zombies...Ceeeerveau..."
Florence mimait chaque créature.
"J'suis vraiment contente vous savez. J'en suis toute chamboulée. Regardez j'en ai la chair de poule.
-Il faut dire que vous n'êtes pas très couverte.
-Je me sens comme Scully. En moins rousse hein."
Elle était surexcitée. Et elle parlait trop fort à mon goût. Nous avons remonté la rue. Elle ne tarissait pas d'éloges sur l'idée de rassembler des êtres si différents en plein Paris.
 "Un génie, c'est un génie ce mec!" répétait-elle en parlant de moi.
Arrivés devant la porte de son immeuble je lui ai rappelé de ne rien dire à personne.
"Muette, je serai MU-ETTE! Comme une tombe. Hé hé, une tombe, mort vivant tout ça. Quel humour! L'école américaine! Dites...vous ne voulez pas monter? J'ai pas baisé depuis des mois et toutes ces histoires de vampires et de lutins m'ont donné chaud.
-Excusez moi? lui ai-je répondu surpris et gêné.
-Vous, moi, un lit, une bonne baise."
Je devais rougir. J'hésitais. J'avais envie. J'étais dans le même cas qu'elle. Ma dernière relation sexuelle remontait à bien longtemps.  Florence était une fille ravissante. Mais dès que mon regard se portait sur sa canne je pensais à sa jambe mutilée. Et ça me dégoûtait. C'était stupide mais dans le fond je restais très con.
"Je pense qu'il vaut mieux que nous restions juste voisins Florence, juste voisins"
Ce n'est pas ce que pensait ma libido mais tant pis. Après quelques secondes de silence la brunette a haussé les épaules.
"Pas grave, au moins j'ai pas perdu ma soirée."
Elle a ouvert la porte menant au hall. Puis s'est retournée vers moi.
"Et vous vous êtes quoi? Un sorcier? Un fantôme?
-Non, juste un psychologue."

Florence a franchi le seuil et s'est éloignée en claudiquant. Lorsque la porte s'est refermée dans un bruit sourd je me suis senti idiot. J'avais laissé passer une belle occasion. Sur l'instant j'aurais aimé sonné à l'interphone. Mais je ne connaissais pas son nom de famille. C'était trop tard. En me retournant j'ai sursauté. De l'autre côté de la rue se tenait une sorte de petit punk un peu rondouillard. Les clous de son blouson en cuir scintillaient sous la lumière du réverbère. Ses cheveux formaient comme des piques sur son gros crâne. C'était Vladimir. Il me fixait, immobile. J'ai pensé à Monsieur Paris. Sa prédiction. Des semaines étaient passées depuis. Aucune péripétie fâcheuse n'avait émaillé mes balades nocturnes accompagnées. Mais cette nuit d'avril j'étais seul. Et je sentais la tuile arriver. Le vampire à l'air renfrogné a traverser la voie d'un pas lent. Il venait vers moi, la mâchoire serrée. J'ai voulu fuir mais j'avais peur. J'étais paralysé.

"Ouais, juste un pauvre psychologue de merde" m'a dit Vladimir juste avant de me donner un violent coup de tête en plein sur le front. J'ai vacillé. J'ai du m'appuyer contre le mur derrière moi pour rester debout. J'ai maudit Florine de ne pas être là pour me sauver. Mon agresseur m'a dit un truc dans une langue inconnue, du russe, du serbe, je ne savais plus où j'étais de toute façon. Une insulte sûrement au ton de sa voix. J'ai maudit Florence de s'être incrustée dans le centre. Vladimir m'a balayé les jambes d'un coup de pied. Je me suis écrasé sur le sol en une fraction de seconde. Quelque chose a craqué dans mon corps. J'ai maudit toutes les prothèses de jambe du monde. Et alors que la grosse chaussure gothique du buveur de sang grassouillet s’apprêtait à s’abattre sur ma tête posée sur le trottoir dur et froid j'ai maudit Monsieur Paris et j'ai fermé les yeux.


-FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE DE L'HISTOIRE "Psyman : psychologue pour zombies"-

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