dimanche 13 juillet 2014

73-Retour au calme



"C'est beau Paris la nuit mine de rien hein"
Sacha déclamait son amour pour la Capitale, le front collé contre la verrière. 
"Oh ces lumières, ces lumières!"
Depuis sa sortie de l'hôpital le lycanthrope baignait dans une espèce de béatitude bizarre. Le docteur N. avait "réajusté" son traitement. Il me faisait penser à un moine bouddhiste. Florine, elle, le traitait de "débile". Aussi zen soit-il il n'en restait pas moins amateur de bières et il gardait toujours une bouteille dans la poche droite de sa veste.
Les vampires faisaient profil bas. Oliver et Steeve évitaient de croiser le regard de Sacha. Florine s'énervait au moindre geste du schizophrène à défaut de devoir s'excuser. Sacha n'était absolument pas au courant de ce qui s'était passé pendant son hospitalisation. Il ne pouvait pas imaginer à quel point il était passé tout près de l'élimination et qu'il devait son salut au cadavre d'un ragondin. Il répétait à qui voulait l'entendre qu'il se sentait bien, que tout était formidable, qu'il m'aimait bien. Dans un premier temps c'était plutôt agréable de le voir ainsi. Mais rapidement il a commencé à gonfler tout le monde. On le préférait taciturne, dégustant une bière dans un coin avec son chapeau en aluminium sur la tête.
"Vraiment vous comptez beaucoup pour moi" disait-il à l'assemblée en levant sa bouteille.
Florine soufflait d'exaspération et me demandait, en chuchotant, si elle pouvait quand même le "buter". Le loup garou ne se prenait plus la tête avec Jeanne. Il ne cherchait pas non plus à débrancher le téléphone de la pièce (même s'il se mettait à bonne distance quand la vampirette sortait son portable). En résumé : un Sacha chelou.
Je ne me faisais guère d'illusion : depuis l'affaire du vampire tué à Meudon Sacha allait être beaucoup plus surveillé. Il serait traqué la nuit et notamment lors de ses venues au centre. Je m'attendais à ce qu'un watcher sonne à l'interphone et demande à monter voir si le loup garou était bel et bien là. Ce serait alors la fin du centre, la fin de mes revenus complémentaires. La merde quoi. Mais rien ne se passait. Et pour une fois Florine n'était pas dans la confidence. Elle partageait les mêmes craintes que moi. Ma théorie était que le Conseil Vampirique était au courant de la venue de Sacha mais qu'il s'était rendu compte qu'il ne représentait pas un danger pour eux. La vampire était moins optimiste.
La tension était retombée dans le petit monde la nuit. Il fallait juste se méfier des ragondins. Même si on réclamait toujours ici ou là la tête poilue du psychotique lycanthropique. Florine me racontait que dans l'Antre on ne parlait plus de ça. Qu'on pouvait souffler. Pour elle c'était presque comme si tout ça n'avait jamais eu lieu. Au milieu des verres de sang qui tintaient les uns contre les autres et des morceaux de rock joués trop fort la mort d'un des leurs et la présence d'un loup garou en ville étaient devenus anecdotiques.
"C'est pour ça que le Conseil existe!" disait-elle.
Qu'il existe pour les protéger même quand ils pensent qu'il n'y a aucun danger.
"Mon pote!"
Sacha venait de serrer Robert dans ses bras. Le zombie chancelait à moitié et poussait un râle en gardant la bouche grand ouverte. Après avoir relâché son étreinte il a conduit le mort vivant près de la vitre en passant son bras par dessus ses épaules. On aurait dit deux pochetrons. De la main gauche Sacha a levé sa bière dans un élan de solennité.
"Paname mon ami, Paname!" a t-il prononcé d'une voix éraillée en secouant Robert.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire