samedi 31 mai 2014

68-L'effrayante tasse volante



Ça ne me plaisait pas de leur mentir. Néanmoins pour le bien d'un fantôme il le fallait. Au fond de moi luttaient deux Mehdi. Celui qui voulait aider les spectres et celui qui voulait aider ce pauvre couple de mortels qui depuis de longs mois maintenant tentaient vainement de vivre en paix. Ce soir je devais prendre le parti du fantôme.
"Tant pis pour le couple" essayais-je de me convaincre.
Je leur avais dit que les fantômes s'étaient calmés et qu'ils ne leur causeraient plus trop de soucis à l'avenir. Pour nous remercier ils nous avaient invités, Florine et moi, à rester "prendre un café". La vampire et moi ne buvions pas de café. Ça s'était alors transformé en un verre d'eau pour Florine et un chocolat chaud pour moi. L'homme plaisantait nerveusement.
"Oh ils n'étaient pas si méchants que ça ces fantômes.
-On a pas trop mal tenus hein mon chéri", lui répondait hystériquement sa compagne.
La vampirette me faisait un sourire malicieux sans montrer ses dents. Elle était tête nue et avait posé ses lunettes de soleil devenues inutiles à cette heure. Entre deux gorgées elle se débarbouillait le visage de sa crème solaire avec un mouchoir.
"C'est l'émotion ça, lui avait dit l'homme.
-Oui c'est ça et la chaleur", répondait Florine au grand étonnement du couple. Dehors on se les gelait.
Nos hôtes étaient gentils. Ils nous remerciaient encore et encore. Je tentais de modérer leur enthousiasme. Leur disant que tout n'était pas réglé. Que les fantômes restaient des êtres imprévisibles.
"Très imprévisibles" ajoutait Florine qui faisait des signes de tête à un interlocuteur invisible situé approximativement à l'entrée du salon.
Soudain ma tasse de boisson chocolatée a valdingué à l'autre bout du salon pour finir éclatée sur le mur. La femme a poussé un cri d'effroi. J'ai également sursauté. Le temps d'une seconde j'ai même eu peur et les images d'une émission télé sur une maison hantée, la maison qui saigne, me sont revenues en tête.
"Mon Dieu! Mon Dieu!" répétait le mari en se tenant la tête.
Le chocolat chaud formait une étoile brune dégoulinante sur le mur beige. La femme pleurait, la tête enfoncée dans ses bras posés sur la table.
"Ça recommence! Ça recommence!" continuait l'homme.
Florine a levé le pouce, toujours en direction de son ami invisible. Elle était contente. La peine du couple me fendait le cœur. D'autant plus que je ne pouvais pas observer la réaction de Mahaleo. Était il heureux? S'était il recroquevillé, apeuré, dans un coin de la pièce? Tout cela était-il utile?
"Faites quelque chose! S'il vous plaît, criait la femme en larmes.
-C'est bon, ils se sont calmés. On vous l'a dit, les fantômes restent imprévisibles", lui rétorquait une Florine presque ironique.
Je n'aimais pas son ton. Je trouvais qu'elle exagérait. Je me suis levé et j'ai posé ma main sur l'épaule de la femme. J'essayais de la rassurer. Lui proposant même, un peu ridicule, d'essuyer le mur.
"Ils se sont calmés, vous allez pouvoir dormir. C'est la tempête avant le calme. C'est typique chez les spectres", mentais-je.
Je forçais ma nature. Tout ça pour aider une créature que je ne pouvais même pas voir. Ma loyauté envers Florine me terrifiait presque. J'étais prêt à dire n'importe quoi à mes semblables pour le bien être de revenants. La buveuse de sang me pressait pour que nous partions. Elle m'avait lâché au creux de l'oreille un "mission accomplie" qui m'avait énervé. Mais c'était surtout à moi que j'en voulais. C'était mon idée de permettre à Mahaleo de reprendre du poil de la bête. Et cela incluait de faire peur aux habitants de la maison. Je voulais dire au couple qu'il fallait qu'il déménage, qu'il parte loin de la fratrie de fantômes et qu'ils arrêtent de se pourrir l'existence. Ce n'était pas le bon moment. Je nous ai excusé, leur disant que nous devions partir. Le mari tentait encore de calmer sa femme lorsque nous avons franchi la porte d'entrée.
Dans le train qui nous ramenait à Paris Florine ne tarissait pas d'éloges au sujet de Mahaleo.  Elle disait "qu'on" avait fait du bon boulot. Elle avait raison. Nous avions effrayé de pauvres gens.

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