samedi 3 mai 2014

65-Waiting for the night



J'aimais beaucoup David. Il puait la passion pour la musique. Bien sûr il avait quelque chose de ridicule. Un sosie nain du chanteur de Depeche Mode ne pouvait qu'arracher un grand sourire voire un éclat de rire moqueur. Mais je tentais de réprimer tout ça. Lors d'une balade de fin d'après midi sur les quais de Seine je l'avais croisé, là, jouant de la guitare et chantant assis sur un muret. Deux nanas s'étaient posées à trois mètres de lui, une bouteille à la main. Dodelinant de la tête en rythme. Les passants, emmitouflés dans leurs manteaux chauds bravant le froid saisissant de février, au pire tournaient la tête de curiosité, au mieux s'arrêtaient le temps d'une chanson entière. Dave s'en fichait je crois. Il grattait et chantait. Regard vers le fleuve. Ses cheveux coiffés en arrière s'agitaient au grès du vent glacé. Mais cela ne semblait pas le perturber. De ses mains gainées de mitaines rouges il faisait vibrer les cordes de son instrument. J'ai attendu qu'il finisse son ring of fire magistralement interprété pour aller lui parler. Il a sursauté quand je lui ai adressé la parole.
"Je ne vous avez pas entendu arriver. Vous devez être un ninja", m'a t-il dit.
J'ai pensé à ma première rencontre avec Florine.
"Non Dave, mais je m'y emploie. Comment allez vous? Je suis surpris de vous voir là. Vous n'avez pas trop froid?
-Oh non ça va, quand je chante je me sens toujours réchauffé, a t-il ponctué d'un réajustement de perfecto. J'avais envie de jouer au grand air. Ça me change de l'Antre. Tiens, elle est n'est pas là la p'tite?
-Florine? Non, je me baladais seul. Vous vous rappelez d'elle?
-Disons qu'elle s'est récemment illustrée dans le bar. On n'arrête pas de m'en parler.
-Oui, une longue histoire. Mais ça fait un moment qu'on ne vous a pas vu chanter là bas. J'espère qu'on s'y croisera bientôt.
-J'y vais assez peu en fait. Mais j'y suis vendredi, passez et on chantera un bon vieux Depeche Mode ensemble."
Les deux spectatrices alcooliques ont fini par partir en félicitant David qui a répondu par un hochement de tête et un "merci" de sa voix grave et puissante.
"Vous avez du succès, lui ai-je fait remarquer en m'asseyant sur le muret.
-C'est la puissance érotique de la guitare. Un instrument difficile à dompter mais qui sait faire chavirer les cœurs.
-C'est un moyen de draguer pour vous? ai-je dit avec un grand sourire.
-Ça l'est devenu mais c'est avant tout une façon de m'évader. Quand j'étais petit on se moquait de moi et de ma famille. Vous savez en Angleterre, en France, partout, les nains ça fait rire. Juste parce qu'on est nain. Je pourrais être prix Nobel de chimie que je ferais encore rire. Quand Depeche Mode a percé tous les jeunes mecs de Basildon ont voulu faire de la musique. Mes parents, déjà dans le showbiz', m'ont encouragé. Depuis, Depeche Mode me permet d'avoir mon petit quart d'heure de célébrité à chaque fois que je suis sur scène. Si en plus ça peut changer la vision des gens sur nous autres petits, tant mieux!
-Mais vous ne chantez pas que du Depeche Mode. Là à l'instant vous interprétiez du Johnny Cash.
-Faut bien se diversifier. Malheureusement sur cette terre tout le monde n'aime pas Depeche Mode. Incroyable n'est-ce pas? Du coup je m'aventure sur d'autres territoires. Mais c'est pas demain la veille que je chanterai du Britney Spears. "
Il a accordé sa guitare et s'est raclé la gorge.
"Bon, une p'tite dernière pour la route? Allez, waiting for the night, tiré de Violator, album excellentissime s'il en est. Celle la elle est pour vous."
Il m'a expliqué que pour lui cette chanson parlait à la fois du calme et de la tranquillité qu'apportait la nuit mais aussi de la mort. Il l'a presque interprété a capella. Faisant vibrer les cordes de sa gratte avec parcimonie. Comme pour illustrer ce qu'il disait. Un couple se tenant par la main s'est arrêté à quelques mètres de nous. Ils appréciaient.

"...There is a star in the sky
Guiding my way with its light
And in the glow of the moon
Know my deliverance will come soon..."

La chanson me rendait triste. La nuit, la mort, les vampires, Paris, la solitude, la nuit, la mort, Florine. Je me disais que la vampire me délivrait de la routine mais qu'elle me guidait également dans un monde sombre où la mort et la vie font cause commune.

"...Been waiting for the night to fall
I knew that it would save us all
Now everything's dark
Keeps us from the stark reality..."

Mon regard se noyait dans la Seine.
"Hey ça va? m'a lancé le rockeur de petite taille.
-Oui oui! ai-je répondu en redressant la tête rapidement, surpris. J'étais ailleurs. Enfin, je veux dire que la chanson m'a transporté ailleurs. C'était très beau.
-Merci. Je comprends, c'est aussi la sensation que me procure cette chanson."
Après m'avoir vanté pendant de longues minutes les gloires discographiques et scéniques de son groupe préféré il a rangé sa guitare dans une housse sur laquelle était inscrite en blanc un gros DM et l'a mise sur son dos.
"Je vais tranquillement rentrer. Sympa la p'tite discussion en tout cas. Saluez Florine pour moi."
Il m'a fait une sorte de salut militaire avant de s'éloigner en direction des escaliers pour remonter au niveau de la rue. Sa démarche maladroite et son gros instrument dans le dos me rendaient à nouveau moqueur. Je ne voulais pas partir. Je regardais le fleuve. La lumière disparaissait doucement. J'attendais la nuit.

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