dimanche 16 mars 2014

57-Trois chaises vides



Trois chaises vides. Tu parles d'un cadeau d'anniversaire. J'étais assis sur un tabouret face à elles. Sur ma gauche Florine s'était installée à même le sol poussiéreux du grenier. La vampire avait beau insister non et re-non je ne voyais pas les fantômes. Il n'y avait personne d'autre qu'elle et moi dans cette foutue pièce.
"Concentre toi, je suis sûre que tu vas les voir, me relançait-elle
-Mais flûte alors! je te dis que je vois que dalle!"
Le couple, nouveau propriétaire de la maison, se tenait à l'extérieur du grenier. Sûrement l'oreille collée à la trappe puisque devant mon haussement de ton le mari a demandé si "tout allait bien" d'une voix lointaine. 
"Oui ne vous inquiétiez pas, nous gérons la situation!" lui ai-je rétorqué sans conviction.
Florine nous avait fait passer pour des chasseurs de fantômes. Des spécialistes de l'occulte. Elle avait voulu que nous nous déguisions. J'avais juste accepté de porter un long manteau noir de cowboy qu'elle m'avait amené. Elle, elle avait abusé sur les bijoux. Elle scintillait de boucles d'oreilles, de bagues et de faux piercings. Elle arborait également un maquillage outrancier qui lui donnait un air de prostituée roumaine. Je lui avais fait la morale mais elle s'en fichait. Elle portait un grand chapeau rond noir, une longue robe de satin violet et un blouson de cuir style biker. Son sac tête de mort dessous.  Dans le train de banlieue qui nous avait amené jusqu'à Saint Germain en Laye elle n'était pas passée inaperçue. Les habitants de la maison étaient tellement flippés par les "esprits" vivants sous leur toit qu'ils nous avaient fait entrer sans rechigner. "C'est au grenier que ça se passe" leur avait rapidement déclaré Florine en se posant les index sur les tempes comme frappée par une révélation télékinésique soudaine. Elle y a fait monter trois chaises et a débusqué un vieux tabouret dans un coin. Quand elle a commencé à appeler les fantômes (les "mecs" selon son vocabulaire) j'ai prestement demandé au couple de rester dehors, en bas de l'échelle menant au grenier. La situation devenait aussi bizarre que gênante. J'étais assis sur le tabouret. Et quand Florine a commencé à parler toute seule, s'adressant au vide, c'est devenu vraiment très très gênant. Elle m'a présenté aux fantômes. Enfin, aux chaises.
"Je te présente les frères Bernart avec un t hein pas un d. Voici à ma gauche Benja, là c'est Solofo et celui qui tente déjà de s'enfuir en traversant le mur c'est Mahaleo. Oui on te voit hein Mahaleo, disait Florine le regard tourné vers le fond de la pièce, agitant le doigt pour signifier un mécontentement amusé.
-Je vois personne Florine.
-Bah...tu me charries...ils sont là, LÀ!"
La vampire avait beau me faire les gros yeux je ne voyais rien, le néant. Juste le mur du grenier. Les bibelots, les cartons, la poussière.
"Ça doit être ton côté mortel. Ça parasite tout. Concentre toi!
-Je me concentre je ne vois rien. Je vois les chaises, je te vois. Mais je ne vois pas les Benjo et Malo.
-Benja et Mahaleo. Ce sont des prénoms malgaches. Leur mère est malgache.
-Oui ok, Benja et Mahaleo.
-Allez, réessaie, regarde en direction des chaises!"
Agacée Florine s'était assise parterre. M'incitant à me "concentrer". Je me tenais le visage. C'était ridicule.
"Tu sais, ils commencent à se demander ce que tu fiches, a relancé la vampirette.
-Quoi, ils te parlent là?
-Bah oui. Ils me demandent ce que tu fais. A quoi tu joues.
-Je joue à rien du tout, il n'y a personne face à moi!
-Hey, c'est pas à moi qu'il faut le dire mais à eux directement!
-Tu rigoles, je ne vais pas m'adresser à des chaises."
D'un coup la chaise la plus à gauche s'est autoprojetée sur le mur. Je me suis levé du tabouret, apeuré.
"Du calme Benja! Mais non il ne vous compare pas à des chaises. Quoi? Raciste? Mais non il n'est pas raciste! C'est ridicule! Il ne vous voit pas!
-Oh oh, il se passe quoi là Florine? lui ai-je demandé me tenant debout tremblotant derrière mon tabouret.
-Nan c'est rien. Benja pensait que tu les comparais à des meubles, parce qu'ils sont métisses. Que c'étaient des propos racistes.
-Mais c'est ridicule!"
Au son de mes cris la trappe s'est légèrement levée. Le mari a passé les yeux pour demander à nouveau si tout allait bien, si les fantômes étaient là. Je me suis précipité vers lui et je me suis mis à genoux pour être à sa hauteur.
"Tout...tout va bien. Vous savez les premiers contacts sont toujours difficiles. Redescendez s'il vous plait."
J'appuyais la trappe sur sa tête. Son visage disparaissais à mesure que la petite porte se rabattait et le son de sa voix s'étouffait.
"Bon, ok, tu ne les vois pas. Moi je les vois. Du coup je vais te servir d'interprète. Je te rapporterai leurs propos. Toi, en revanche, il faut que tu t'adresses...bah...aux chaises. Ouais je sais ça parait farfelu mais C'EST COMME ÇA! 
-Décidément avec toi c'est un festival de situations bizarres. J'avais raison de ne pas croire aux fantômes...
-Hey! ne les offusque pas! m'a repris la vampire.
-Désolé. Mais si j'ai bien compris je suis là pour Mahaleo non?
-Oui c'est bien ça, c'est lui qui a mis le feu ici il y a plus de vingt ans, m'a dit Florine en mettant la main sur le côté de sa bouche pour que les fantômes ne perçoivent pas ses propos.
-Ok. Donc je veux que seul Mahaleo reste dans la pièce avec nous. C'est lui que je veux entendre...enfin dont je veux que tu me rapportes les propos."
A peine avais-je fini ma phrase que la chaise de droite est tombée toute seule au sol.
"Bon, ça ne les enchante pas mais ses frères sont d'accord pour aller faire un tour pendant que tu parles à Mahaleo.
-Et ils font toujours tomber des chaises quand ils sont contrariés?
-Estimes toi heureux, ils ont renversé un vaisselier breton en chênes massif sur l'ancienne propriétaire de quatre vingt deux ans."
J'ai rapidement regardé autour de moi. Pas d'objet imposant à l'horizon. Aucune chance de mort par meuble due à un poltergeist. Je me suis penché en avant, les mains jointes et j'ai regardé la chaise du milieu.
"Bon, Mahaleo, si nous faisions connaissance?"

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire