lundi 10 février 2014

54-Tête de mort



"C'était rude.
-Je veux bien te croire. Il t'en voulait énormément tu sais.
-Il y a de quoi, je l'ai fait tomber du haut de l'immeuble. Je ne comprends toujours pas comment j'ai pu le balancer comme ça.
-Lui non plus. Je lui ai dit que c'était par maladresse.
-C'est ce que je lui ai dit aussi.
-Il était comment quand tu l'as quitté?
-Toujours déprimé. Mais il n'a pas perdu toute sa foi en moi...je crois"
Florine balançait ses fines jambes dans le vide. Je détestais être assis sur le rebord d'un immeuble. Je n'étais pas un zombie et si je tombais je mourrais. Et tous les fils de fer du monde ne pourraient pas me rafistoler la mâchoire. Mais bon, la vampire m'avait demandé si je voulais m'asseoir et j'avais spontanément dit oui. J'ignorais qu'elle voulait qu'on s'assied là. Elle revenait d'une demi-heure de discussion avec Robert. Ils "avaient fait le point" selon ses propres mots. Elle lui avait expliqué qu'elle était un peu ailleurs ces derniers temps et que jamais elle ne l'aurait volontairement fait chuter. Que si ça avait été Sacha là la question se serait vraiment posée.
"Je crois qu'il ne m'en voulait pas vraiment. Il en veut à tout le monde. Et à lui d'abord, a ajouté Florine pleine de bon sens.
-Il ne supporte pas cette vie de mort vivant. Qui la supporterait d'ailleurs?"
Je commençais à bailler. Je luttais contre la fatigue et le froid. Florine m'a rabattu la capuche de mon manteau sur la tête. Comme elle l'avait fait pour Robert. Je lui avais répondu par un pouce levé. Signe qu'elle m'avait retourné. Nous n'étions que tous les deux sur le  toit. Les autres étaient à l'étage. Oliver tentait de leur enseigner un jeu de cartes de son Angleterre natale. Je les avais quitté au moment où le vampire britannique disait que le comptage des points était indexé sur le cours du haricot blanc en 1889. Je me suis tourné vers Florine en levant légèrement ma capuche.
"Une femme nous a vu.
-Quand?
-Tout à l'heure, quand tu as relevé Robert. Une nana, à sa fenêtre. Je suis sûr qu'elle nous a vu.
-Et alors? a répondu laconiquement la vampire.
-Bah, ça ne t'inquiète pas? Ça pourrait créer des problèmes. Notre tranquillité, notre anonymat, tout ça.
-Non, on gère.
-On gère tant que ça?
-Bon, ok, si on met de côté les chutes de zombies du haut des immeubles on gère. Ça fait longtemps que les vampires de cette ville doivent composer avec ce genre de témoin
-Et comment les vampires composent?
-On les tuait. Elle ponctue sa phrase en mimant un pistolet avec les doigts. Maintenant on redouble de prudence et on surveille les sources d'emmerdements.
-Ça devait être plus simple de se débarrasser d'eux je suppose? lui ai-je dit sur un ton faussement naïf.
-Plus simple et plus goûteux.
-Donc pas de soucis à se faire.
-Pas de soucis à se faire Psyman, on gère je te dis."
Florine agitait ses cheveux bouclés sur son visage. D'un coup elle a redressé la tête et elle m'a regardé.
"Hey! Au fait! Mon cadeau?!"
J'ai esquissé un grand sourire et j'ai sorti un paquet fin de l'intérieur de mon manteau. J'avais prévu le coup.
"Joyeux noël. Bon, je te l'avais promis avant la fin de l'année. J'ai deux heures de retard.
-D'où tu le sors? T'as des poches secrètes dans ton manteau? "
Elle s'échinait à ouvrir le paquet sans le déchirer tout en lançant quelques coups d’œil curieux dans l'ouverture de mon manteau pour y trouver la réponse à ses interrogations.
"L'inspecteur Gadget, ouais, t'es comme l'inspecteur Gadget."
Perdant finalement patience elle a arraché le papier qui s'est envolé dans le ciel parisien, porté par une bourrasque. J'ai eu une pensée écologiste rapidement interrompue par l'exclamation de Florine.
"TROP COOLEUH!"
Elle a levé son cadeau au dessus de la tête comme Link ouvrant un coffre. Je lui avais offert une besace kakis avec une tête de mort dessus.
"Ça vient d'un surplus de l'armée. Tu pourras mettre ton carnet dedans au lieu de le trimbaler dans ta poche.
-C'est mortel!" a lancé la vampire avant de se jeter à mon cou.
J'ai du m'agripper au rebord pour ne pas chuter de l'immeuble. Florine s'est levée. Elle a ajusté la sangle du sac et l'a porté en bandoulière. Elle tournait sur elle-même, comme si elle se regardait dans un miroir (ce qui pour une vampire serait absurde).
"C'est la première fois que j'offre un cadeau à un patient tu sais. Ça me fait bizarre.
-Ouais mais moi je suis pas une patiente comme les autres, continuant à tourner. Je suis ta patiente préférée. Donc, j'ai droit au sac."
Le tout ponctué d'un index pointé en ma direction. Jeanne a surgi. Elle se tenait le ventre.
"Je crois que je vais y aller, j'ai mal au bide.
-Trop de chips? ai-je dit en me levant et en époussetant mon manteau noir. 
-Ça doit être ça. Je suis une gargouille, je ne suis pas censée manger ces cochonneries.
-Et c'est censé manger quoi une gargouille?
-D'innocents humains je suppose. Je rigole hein, a t-elle ajouté après un petit temps de silence.
-De l'humour de gargouille, j'adore."
J'ai fait basculer ma capuche en arrière. Le froid m'a saisi au visage. Florine cranait avec son sac auprès de la gargouille qui a poliment répondu par un  "joli" sans grand enthousiasme.
"Bon, j'y vais, j'ai la chiasse"
Et sur ces mots emplis de poésie Jeanne s'est élevée dans le ciel hivernal en battant puissamment des ailes.

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