samedi 22 juin 2013

25-Sur les hauteurs de Meudon


Mission accomplie. Nous avons rejoint les hauteurs de Meudon sans soucis aucun. Excepté l'odeur fétide de Robert due à sa constante et lente décomposition (ce qui fait de lui un être mortel). Steeve a garé le combi dans un petit parking dans la forêt. Il a laissé les phares allumés. Nous avons sortis notre matériel de pique nique. Glacières, sacs et la guitare de Steeve. Nous nous sommes installés sur une pente à la vue dégagée. De là on pouvait voir Paris. C'est sur cette pente que nous avons failli perdre Robert. Alors que nous nous installions tranquillement Robert a glissé sur l'herbe et s'est mis à faire des tonneaux. Sa vitesse devenait exponentielle et c'était un paquet de viande pourrie qui dévalait notre petite colline. Je ne me faisais pas de soucis pour lui étant donné qu'il était techniquement déjà mort. Mais Florine est intervenue en quelques secondes. Elle a fait un bond digne d'un plongeur chinois aux jeux olympiques. L'angle était si parfait qu'elle a atterri directement sur Robert et a réussi à stopper sa vertigineuse chute en enfonçant ses doigts dans la terre. J'avais tendance à oublier que c'était un être hors du commun. Elle a remonté Robert presque en le portant. Les colocataires ont à peine prêté attention à l'incident. Steeve a juste levé le pouce pour féliciter ou Florine ou Robert. Moi je trouvais ça stupéfiant. Cette dextérité, cette vitesse, cette force. Elle qui ressemblait à une adolescente gothique maigrichonne. Remontée en haut de la pente elle a fait mine de s'essuyer le front en soufflant. Elle a assis Robert. Oliver lui a tendu une bouteille qu'elle a vidé d'une traite. Elle venait d'avaler 33 cl de sang. Phil était assis plus loin, contre un arbre, derrière nous. Toujours à l'écart. Le zombie a poussé un long rôle plaintif en voyant la capitale en contrebas. Ça avait l'air de lui plaire. Steeve s'est assis à côté de lui avec sa guitare et a commencé à jouer lithium de Nirvana tandis que je mangeais un excellent sandwich triangle poulet mayonnaise. Oliver a descendu la pente de quelques mètres et, tel un acteur shakespearien, a levé la main vers le ciel et s'est mis à déclamé quelque chose en anglais. De la poésie ou du théâtre. Steeve lui a crié "shut up!" entre deux riffs de guitare ce qui a fait rire Florine. Elle a tenté d'expliquer le comique de la situation à Robert, sans succès. Le zombie semblait très intéressé par l'instrument de Steeve.
"Quoi, tu veux jouer d'la gratte mec? lui a t-il demandé.
-Argggggggghhhhh", a répondu le zombie.
Prenant ça pour un "oui" Steeve a posé la guitare sur les cuisses du mort vivant et l'a aidé à tenir le manche.
"Tu vois mec tu mets tes doigts là et ton autre main là" lui conseillait le vampire. Il s'était placé derrière Robert et tenait la main du zombie pour essayer de produire un son avec l'instrument. Robert se laissait manipuler comme un pantin. De vilains riffs s'élevaient dans la nuit. Ce qui avait le don de nous faire rire. Sauf Phil bien sûr. Tout à coup un truc a volé en l'air.
"Merde! merde!" a lâché Steeve.
Florine s'est précipitée vers la zone d'atterrissage du bidule qui avait sauté. C'était un bout du pouce de Robert qui s'était détaché au contact des cordes de la guitare. La vampirette tenait le bout de chair entre son index et son propre pouce. Elle grimaçait. Steeve se confondait en excuses. Le zombie levait la tête et râlait, regardant de temps en temps sa main amputée d'un doigt. Si en apparence ses mains étaient en bon état il était évident que le corps du zombie était bien plus fragile que je ne l'imaginais. Florine a rejoint Steeve et Robert. Elle les rassurait.
"C'est pas ta faute Steeve, personne ne pouvait prévoir qu'une corde de guitare était un moyen efficace pour débiter un zombie en morceaux. Robert, c'est rien. Tout le doigt n'est pas parti. Et il t'en reste plein!"
Ses propos n'ont pas forcément eu l'air de calmer le mort vivant qui, dans de longs râles pénibles, répétait "doigt, doigt". Elle l'a alors soulevé par le bras et lui a proposé d'aller voir les étoiles, sur l'autre versant. Les deux créatures se sont enfoncées dans le bois pour le traverser. Je les suivais quelques pas en arrière. Au sortir du bois la luminosité était moins forte. Et on voyait les étoiles. Florine a assis Robert. Elle pointait les constellations dans le ciel. Elle les connaissait toutes. Ou alors elle avait une imagination débordante. Le zombie est resté de longues minutes la mâchoire pendante. Même si on pouvait mettre cela sur le dos de la décomposition je pense qu'il était réellement impressionné par ce qu'il voyait. Lui qui passait ses journées dans son local poussiéreux. Et qui au mieux sortait prendre l'air quelques minutes à quelques pas de son escalier, risquant à chaque instant d'être découvert.
Nous sommes restés deux bonnes heures là haut. Nous avons passé un excellent moment. J'ai vraiment pu sympathiser avec Steeve et Oliver. Robert me répugnait toujours mais j'avais quand même pris un peu de temps pour parler avec lui. Phil restait un mystère. Il ne rejoignait le groupe que pour boire un coup ou râler. Mais il était là, c'était le principal. Nous avons rangé nos affaires dans le combi. Steeve charriait Robert et je plaisantais avec Florine (je commençais à fatiguer et elle me demandait si je ne voulais pas qu'elle fasse de moi un vampire pour mieux supporter les nuits blanches). Alors que nous nous apprêtions à monter dans le van nous avons entendu du bruit provenant de la forêt. Des craquements de branches, des bruissements de feuilles et même un grognement. Nous nous sommes figés puis Florine s'est postée devant nous, rapidement rejoint par Oliver. J'étais juste derrière eux. Nous avons alors vu surgir une grande masse sombre. Elle approchait de nous. Je n'en distinguais que les contours, le temps qu'elle approche de la lumière d'un réverbère. Les vampires se sont mis sur leur garde, l'air sérieux. Même Phil était concerné. J'ai alors vu ce qui provoquait tant d'inquiétude parmi mes compagnons. J'ai senti une boule d'angoisse éclater dans mon estomac. J'avais peur, juste peur. La forme qui s'approchait et qui maintenant baignait dans la lumière était un loup garou.

dimanche 9 juin 2013

24-Un zombie, quatre vampires et un psy



"Non mais Kurty avait tout compris quoi. Quand il détruit sa guitare à Reading le mec il a tout compris!"
Depuis dix bonnes minutes Steeve faisait l'éloge du chanteur de Nirvana. J'avais le plus grand respect pour ce groupe mais la façon gonflante dont le vampire en parlait finissait par me donner la sale envie de bombarder Aberdeen. Lui et moi étions à côté du combi qui de ses phares éclairait le muret du bord de Seine. Sous le lampadaire à notre droite Oliver lisait un bouquin. Par intermittence il lançait, tête levée, d'étranges phrases en latin. Puis replongeait son regard dans le livre. Phil était resté au fond du van. Le regard sombre. Nous attendions le retour de Florine. Je regardais en direction des escaliers menant au local EDF où elle s'était engouffrée à la rencontre de Robert. J'appréhendais son retour en compagnie du zombie. Je n'avais jamais vu Robert mais juste entendu sa voix d'outre tombe. A cause de l'affection que lui portait Florine et certainement du fait de mon empathie pour lui j'avais constitué  dans ma tête une image plutôt élogieuse du zombie. Il ne pouvait pas être aussi horrible que ses parents ou ses sœurs. Il devait forcément avoir un visage moins putréfié, des yeux plus expressifs et sentir moins mauvais que les autres membres de sa famille. J'étais nerveux et Steeve de me prendre le chou avec Kurt Cobain. D'un coup, un bruit métallique provenant du bas de l'escalier m'a fait sursauter. C'était la porte menant au local. Je me tenais à deux mètres des premières marches. Steeve attendait avec moi. Si j'étais extrêmement nerveux, me mordant la lèvre inférieure et bougeant sur place, Steeve lui avait les mains dans les poches et sifflotait. La voix de Florine s'est élevée du souterrain. Des bruits de pas et de frottements sur le sol. Oliver a rangé son livre dans la poche de sa veste et s'est approché du van en expirant une énième phrase latine. Phil était toujours au fond du véhicule, à moitié caché dans la pénombre. Un "allez dépèche toi!" a surgi de l'escalier. La vampirette engueulait Robert. Le duo est finalement apparu. Robert était plus grand que ce que j'imaginais. Grand mais vouté. Il était emmitouflé dans je ne sais combien de couches de vêtements. Je ne voyais pas son visage caché par une grande capuche de sweat shirt. Il avait les bras pendants et traînait ses pieds fourrés dans de vieilles bottes de caoutchouc. Florine le tenait par le bras. Lorsqu'elle m'a vu elle s'est écriée : "tadam! voici Robert!" Ne voulant pas laisser transparaître mon inquiétude je me suis approché de lui et je lui ai tendu la main. Lentement il l'a attrapé et l'a serré. J'étais surpris par sa bonne préhension et la force qu'il réussissait à mettre dans cette poignée. Je comprenais mieux comment il pouvait utiliser la clé du local. Clé qu'il portait d'ailleurs autour du cou, comme un enfant. La main que je tenais était abîmée mais ne laissait pas transparaître d'os. En revanche de petits bouts de chair pendaient et je pensais déjà à trouver une lingette pour me laver.
"On se rencontre enfin Robert! lui ai-je dit plein d'enthousiasme.
-Bonjouuuuur monsieuuuuur le psyyyyrrrrr", m'a t-il répondu d'une voix glaireuse.
Confiant j'ai levé les yeux vers son visage. J'en avais vu des horreurs. Sur internet ou dans des livres sur les monstres de foire. Mais un tel visage ne pouvait trouver comparaison qu'au cinéma. Le plus hideux c'était sa mandibule. L'os était en grande partie à découvert et du côté droit elle ne tenait que par un fin ligament. Il avait la bouche de travers (ce qui expliquait en partie ses difficultés d'élocution). Sa langue n'en n'était que plus visible. Une langue marronnasse. Son nez me faisait penser à celui de Michael Jackon avec un coup de rabot sur le devant qui aurait fait sauter la pointe. Ses yeux étaient saillants. La peau autour s'étant asséchée. Son épiderme était grisâtre et épousait les formes du squelette. Il lui manquait l'oreille gauche, une sorte de fil en sortait. Le plus ridicule dans ce visage c'était sa chevelure. Il avait une grosse touffe de cheveux quasi normale. Genre Beatles. Un visage immonde surmonté de jolis cheveux. C'était sûrement ça qui plaisait tant à Florine chez lui. Ses tifs. Comment ne peut avoir la nausée en voyant Robert? Je commençais à regretter cette rencontre. Je lui ai lâché la main et je me suis éloigné du visage en décomposition qui était le sien. Steeve lui a donné une franche poignée de main et lui a tapé sur l'épaule. Le mort vivant a failli basculer sur le côté mais Florine l'a stabilisé à temps en sermonnant son coloc. Oliver s'est contenté d'une révérence de la tête, tout en classe britannique. La petite vampire regardait à droite et à gauche, surveillant tout danger potentiel.
"Allez, tout le monde dans le combi! a t-elle lancé
-Ouiiiiiirrrrr", a râlé Robert.
Nous avons guidé le zombie vers les sièges du fond. Phil, dégoûté, est passé sur ceux juste devant, ne voulant pas s'asseoir à côté de Robert. Florine s'est assise à côté du mort vivant. Oliver s'est placé à côté de Phil. Steeve était le conducteur et moi le passager. Nous avons démarré. J'ai conseillé à Steeve de conduire prudemment pour ne pas attirer l'attention. Il m'a répondu par deux doigts en v ponctué d'un "peace!" Je me suis retourné et j'ai vu Florine plaisanter avec Robert. L'humour était unilatéral, le zombie ne répondant que par de longs râles sortis de sa bouche démantibulée. Florine a relevé la capuche de son ami. La tête du mort vivant n'en paraissait que plus étrange. Sa grosse chevelure contrastait tellement avec son visage pourri que c'en était presque risible. Phil grimaçait et levait les yeux de dédain quand il regardait au dessus de son épaule pour nous signifier à quel point la présence du zombie lui était incompréhensible. Oliver tentait de discuter avec lui du livre qu'il était en train de lire, en vain. Steeve fredonnait des chansons de Nirvana tout en conduisant tranquillement. Sur le tableau de bord était posé son permis de conduire. Je l'ai pris.
"D'après ce permis tu serais né en 1980. C'est un faux?
-Tous nos papiers sont faux mec, a t-il répondu en claquant la langue contre son palais.
-Euh...c'est toi ça? lui demandais-je en scrutant attentivement la photo sur le document.
-Disons que c'est quelqu'un qui me ressemble.
-Vaguement. Et ça passe lors des contrôles de police?
-Vaguement, a répondu le vampire en imitant mon intonation et en pouffant de rire.
-Vous n'allez quand même pas à Barbès pour trouver des papiers truqués?
-C'est le conseil vampirique qui gère tout ça. Sans ces papiers nous vivrions dans la clandestinité Psyman, a ajouté Florine.
-Le fameux conseil vampirique. Faudra m'en dire plus un jour hein.
-Bientôt", m'a dit la vampirette en me faisant un clin d’œil.
Je devais donner raison à Phil : Robert puait. Pas de quoi quitter le van en marche mais quand même. Il me rappelait ces patients schizophrènes incuriques que tout le personnel psy est obligé de supporter en institution. Avec Robert tout était question de faire bonne figure. La combi roulait en direction du sud ouest parisien.