vendredi 13 décembre 2013

Patient : Florine. Entretien : 7


Florine est là à l'heure comme prévu. Elle entre chez moi tête baissée et sans un mot s'assied sur le fauteuil.

Elle reste silencieuse. Je lui demande ce qui s'est passé dans le bar l'antre. Elle ne répond pas. Je la relance. Après plusieurs tentatives elle finit par parler.
"Elle a dit un truc qu'elle n'aurait pas du dire" dit-elle au sujet de Rita. J'essaie de connaître la teneur de ces propos. Elle répond que "c'est un truc qu'elle ne veut pas répéter" mais que ça me concerne. Elle dit qu'elle a vu rouge. Qu'en quelques secondes plein d'images lui sont passées par la tête.
"Tu sais c'est comme si elle avait essayé de casser quelque chose entre nous. Qu'elle voulait foutre la merde juste pour le plaisir".  Elle me dit qu'elle n'a pas confiance dans les hommes. Qu'elle fait des efforts pour aller contre ça. Qu'elle n'a pas besoin que quelqu'un vienne "lui mettre le doute". Elle dit que "normalement" les vampires ressentent moins de choses que les mortels. Qu'ils sont plus "froids". Elle dit qu'elle doit être à part parce qu'elle a des états d'âme. Le conseil vampirique n'a jamais cru au soutien psychologique. Les vampires n'en auraient jamais eu besoin. Elle dit que ce sont des foutaises. Qu'ils cachent juste leurs problèmes. Florine est remontée, elle tape souvent du poing sur l'accoudoir du fauteuil. "Tout ça "(les propos de Rita) lui ont rappelé son enfance.
"Je pense parfois à ma mère, à ma vie d'avant. Et ça me rend nostalgique. Quand je suis devenue une vampire j'ai erré dans Paris pendant des mois. J'observais ma mère de loin. Elle était triste."
Je lui demande ce que sont devenus ses parents. Elle dit que son père venait une fois par mois à Paris retrouver sa femme. Il travaillait dans le Nord. Mais, quand Florine a disparu lui-même a disparu. Il n'est plus revenu à Paris. La vampire dit qu'elle n'a pas cherché à savoir ce qu'il était devenu. Leurs relations étaient froides. Sa mère s'est morfondue jusqu'à la fin de sa vie. Elle a fini pauvre, vivant presque à la rue. Elle a été enterrée dans une fosse commune. Ce qui fait qu'aujourd'hui elle ne peut même pas se recueillir sur sa tombe. "L'aristo" (le vampire qui a fait d'elle une vampire) l’empêchait d'aller à la rencontre de sa mère. "Il avait raison...sans doute". Elle dit qu'elle se rappelle de la douceur de sa mère et son innocence à elle. De ses poupées de chiffon. Ses jeux d'enfants dans les rigoles d'eau des rues pavées. Elle dit que Rita, en quelques mots, l'a projetée cent vingt trois ans en arrière. Je lui dis qu'elle reste fragile et que parfois les mots ont plus de puissance que les coups.
"Je sais ce que c'est con tout ça, de balancer quelqu'un par dessus une rambarde. Ça m'a paru la réponse la plus appropriée sur l'instant". Je lui dis que depuis qu'on se connaît l'idée c'est justement de chercher des réponses encore "plus appropriées". Ce qui la fait sourire. Je lui dis qu'elle voit bien que cet acte n'a rien réglé si ce n'est un soulagement passager.
"C'est sûr qu'on va me souffler dans les bronches, ça a commencé hier avec mes colocs déjà, les nouvelles vont vite dans notre petit monde de la nuit". Elle me dit qu'elle se devait aussi de défendre mon "honneur". Que je ne méritais pas les insultes ou la médisance. Je lui réponds que je ne cherche pas à ce qu'on défende mon honneur par des actes chevaleresques. Elle me dit que sa quête de psy c'était aussi une quête pour retrouver la confiance dans les hommes (les mortels car elle semble avoir confiance dans les vampires masculins en général). Elle me raconte qu'avant moi elle avait rencontré un psychologue. Par un biais "classique" cette fois ci, avec prise de rendez vous. Mais le psy avait pris peur quand elle avait commencé à tenter de le convaincre qu'elle était une vampire. Je devais être le suivant sur la liste. Elle dit qu'avant de me rencontrer c'était une "loubarde". Qu'elle voulait créer des "fight clubs". Mais que maintenant elle a autant envie de frapper des gens que de les aider. Que ça s'équilibre et que ça finira bien par basculer du "bon côté de la force".
Je lui demande pourquoi elle a cet aura étrange au sein du conseil vampirique.
"Parfois on est obligé de faire des choses dégoûtantes mais qui au final arrangent tout le monde. Celui qui les fait peut passer pour le pire des salauds ou pour le plus grand des héros. Disons que c'est mon cas". Je lui demande si elle a l'impression d'être un salaud ou un héros.
"Dans le regard des autres, un héros mais au fond de moi c'est différent". Je tente d'en savoir un peu plus sur ces "choses dégoûtantes". Elle dit qu'elle me racontera un jour mais pas là. Que de toute façon elle est trop remontée, qu'elle s'est trop énervée. Mais elle me le dira un jour, elle me le promet. Elle me dit qu'elle me raconte beaucoup de choses mais que la réciproque n'est pas vraie. Qu'elle ne sait pas grand chose de moi, de ma vie, de ma famille. Je lui dis que c'est un peu la règle du jeu.
Avant de partir elle me fixe de ses grands yeux tirant vers le rouge, cerclés de noir.
"Psyman, c'est qui Alix?"
Je me cale bien au fond de mon fauteuil et je décide de lui raconter l'histoire.

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