vendredi 6 décembre 2013

45-Discussion de comptoir



"A la tienne Étienne!" m'a lancé Florine en faisant tinter son verre contre le mien.
Comme d'habitude elle buvait du Red, autrement dit du sang frais avec deux glaçons. Chaque gorgée lui laissait des traces d'hémoglobine à la commissure des lèvres. Ça me répugnait toujours autant mais je réussissais à moins le montrer.
"En tout cas je suis ravie que tu en sois sorti vivant, d'autres n'ont pas eu cette chance.
-Je m'attendais à pire franchement. Tu dois avoir une sacrée influence dans le Conseil Vampirique mine de rien."
Florine a agité ses fins sourcils  en agrippant son t-shirt comme si elle tenait des bretelles.
"Je sais, je sais, ne m'applaudis pas. C'est mon talent naturel ça.
-Je pense qu'il y a autre chose. Des choses que tu ne me dis pas. Me trompe-je, ai-je demandé à la petite vampire en levant mon verre de diabolo grenadine.
-Raah c'est chiant d'avoir Sherlock Holmes pour psy!
-Même avec un dossier bien ficelé jamais les sages ne m'auraient autant ménagé sans ton intervention, non?
-Ton dossier était peut-être méga bien ficelé. Ne surestime pas mon importance au sein du Conseil. Je suis une vampire comme une autre. En plus jolie quand même.
-Qui sont ces jurés pour la communauté vampirique?
-Des guides, des mentors. Certains les traitent de vieux schnocks. Ils sont la mémoire des vampires en France.
-Ils doivent être très âgés je suppose?
-Très! Plusieurs siècles. Mais personne ne sait vraiment. Ils sont respectés et craints. Ils ont tué énormément de mortels tu sais.
-Il y en avait un très étrange, chauve, avec des oreilles pointues, ne parlant pas français...
-C'est K.
-K? C'est un nom de code?
-Non c'est le nom qu'on lui connaît, K. Il serait le plus vieux vampire vivant en France et peut être même en Europe. Mais quand je dis vieux c'est genre mille ans quoi!"
J'ai craché une gorgé de diabolo en entendant cela, manquant de m'étouffer.
"Mille ans? Comment c'est possible ça? ai-je relancé, de la limonade me coulant encore sur le menton.
-Tu sais les vampires ça fonctionne simplement. Tant qu'on peut boire du sang et qu'on nous tue pas on continue d'exister. K est un vampire très puissant et très malin. Du coup il a pu traverser les siècles.
-Il n'avait pas l'air de beaucoup m'apprécier.
-Il hait les mortels. Pour lui vous êtes de la chair à saucisses. Tu es une knackie pour lui Psyman.
-C'est la première fois qu'on me compare à une saucisse. Merci Florine.
-De rien, de rien. Ça a été très dur pour lui d'accepter la paix avec les mortels dans les années soixante quand les vampires tombaient comme des mouches sous De Gaulle. K n'était pas du genre conciliant. Mais comme je te l'ai dit il est très malin. Et il a fini par comprendre qu'il valait mieux faire quelques concessions que d'entrer dans une guerre ouverte avec les mortels.
-Charles De Gaulle contre les vampires, ai-je dit en ricanant.
-Hein?
-Non, non, rien, je rigolais tout seul dans ma barbe. Mais je ne comprends pas bien, comment les vampires pouvaient se faire décimer. Vous n'êtes pas invincibles?
-Moi je suis une guerrière mais tu crois que c'est le cas de Steeve ou de Ricky? Toute vampire que je suis je crains le feu, les explosifs, les traques incessantes et la capacité destructrice incroyable du cerveau humain. Durant la seconde guerre mondiale je m'amusais avec les troupes isolées, je faisais moins la maligne devant les mortiers et les panzers.
-Mine de rien il est moche votre vampire légendaire, ai-je dit pour détendre l'atmosphère.
-Tu sais comment ça s'appelle : l'évolution! On peut dire que je suis au top de l'évolution hein", a répondu Florine en se passant la main dans ses cheveux bouclés en clignant des yeux.
Ce soir dans l'antre il n'y avait pas de groupe sur scène mais un dj que je cherchais encore du regard enchaînait les morceaux de rock et de métal. La musique était tellement forte que tout le monde était obligé de hausser singulièrement la voix. De là où nous étions, sur la mezzanine, le son semblait légèrement moins puissant. Le bar était rempli à craquer. Je m'amusais toujours à essayer de distinguer les vampires des mortels. Je ne m'améliorais pas à ce petit jeu. Ce qui agaçait Florine.
"C'est toi qui leur a demandé à ce qu'on me rétribue si le projet est accepté? ai-je relancé à l'attention de la vampirette en aspirant une gorgée de diabolo à travers ma paille.
-Moi ou quelqu'un d'autre peu importe. C'est normal qu'un psychologue soit payé, surtout pour me supporter!"
Florine était pétillante. Elle multipliait les sourires et les battements de cils. Son maquillage noir autour des yeux lui donnait un air plus mature que ses treize ans de corps. Ses doigts terminés par des ongles peints en noir virevoltaient autour d'elle. De temps en temps un vampire ou une vampirette venait lui claquer le bise ou lui donner une tape amicale sur l'épaule. Toujours avec un respect non dissimulé. Mon assistante immortelle était plus qu'une ado habillée de noir. Mon oral devant le jury vampirique me l'avait confirmé. Mais je ne savais toujours pas à quel point. Alors qu'elle plaisantait avec un type qui s'était arrêté au niveau de notre table j'ai aperçu Vladimir en contrebas. Il m'a vu et m'a fait un doigt d'honneur, l'air méchant. Je le trouvais toujours aussi laid avec ses cheveux en pointe et son visage trop rond pour faire peur. J'ai détourné les yeux quand Florine a congédié son interlocuteur.
"Demain tu me vois en entretien hein, m'a rappelé la vampire.
-Comment t'oublier, tu traînes toujours avec moi et tu n'arrêtes pas de me rabâcher mes rendez vous.
-C'est ça d'être ton assistante...patiente...enfin, ton assistante-patiente quoi!
-Tu en connais des gens ici, tu es une célébrité. Limite j'ai envie de te demander un autographe.
-Tu devrais! Ça peut se revendre très cher sur ebay. Je suis une fille sociable, normal que j'ai beaucoup d'amis. Toi en revanche...
-Ouais je sais, je suis tout seul. Tout seul"  ai-je lâché en soupirant et en regardant au loin.
Florine, sans le vouloir, m'avait jeté à la figure une solitude qui parfois me pesait. Cette solitude qui expliquait en grande partie mon attachement aux êtres de la nuit.
"Non mais j'rigolais Psyman, j'voulais pas..."
Elle n'a pas eu le temps de terminer sa phrase. Une grande et belle jeune femme est apparue tout près de notre table. C'était Rita, la vampire gitane. Elle était accompagnée d'un homme mince, habillé d'un grand manteau en cuir noir.
"Bonjour les amoureux, nous a lancé la vampire
-Dégage Rita, lui a violemment répondu Florine en détournant le regard.
-Vous êtes toujours aussi séduisant Monsieur le psychiatre.
-Je suis psychologue, pas psychiatre, lui ai-je précisé sur un ton des plus sérieux.
-Allez c'est bon, dégage Rita!" a repris Florine.
Puis Rita a déconné...

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire