samedi 21 décembre 2013

48-O'Alix where art thou?



"C'était il y a trois ans. Alors que je naviguais sur un forum consacré au Nutella je me suis pris la tête avec une fille dans un topic sur le pain de mie. Quel est le meilleur pain de mie pour accompagner la pâte à tartiner? Quand je dis prendre la tête c'est vraiment prendre la tête. Mais, une nuit d'insomnie elle m'a envoyé un message via le forum. Elle disait qu'elle se sentait seule, déprimée et qu'elle avait besoin de parler. Elle m'a filé son numéro de téléphone. J'ai hésité mais j'ai appelé. Il faut dire qu'elle avait posté une photo d'elle sur le site. Une jolie petite blonde. Je ne risquais pas grand chose au final. Au bout du fil une voix douce presque timide. C'était Alix. Elle avait sept ans de moins que moi. On a parlé longtemps cette nuit là. Et les nuits suivantes aussi. On a décidé de se rencontrer. Gentleman comme je suis je l'ai invité au resto quelques jours après noël. Je l'attendais devant le restaurant indien que j'avais choisi. Il faisait très froid. Et elle est arrivée. Je la revois encore emmitouflée dans son manteau noir cintré, sa grande capuche sur la tête. Féminine jusqu'au bout des talons. Avec un petit nœud rouge dans les cheveux. Je crois que je suis tombé amoureux d'elle au premier regard. D'ailleurs elle avait des yeux de chat. Bleus-verts. Nous étions aussi timides l'un que l'autre mais nous avons passé une très agréable soirée. A la fin du repas elle m'a parlé de son amour pour les peluches. Plus particulièrement les "Teddy". Je ne comprenais pas bien ce que c'était censé être. Là elle m'a fait une confidence étrange. Elle m'a dit qu'elle avait plusieurs Teddy chez elle. Que c'était des amis. Qu'ils étaient vivants. J'ai pris ça au sens figuré. Tu sais, du genre ils sont vivants pour moi. Elle m'a dit que bientôt je comprendrais. Et effectivement quand elle m'a invité chez elle j'ai compris. Le courant passait vraiment entre nous alors je suis venu chez elle. Profitant de l'absence de ses parents. Tu aurais vu sa maison. La manoir de Bruce Wayne, au moins! Elle m'a mené à sa chambre. Une chambre de jeune fille. Avec des froufrous sur les murs et des peluches plein son petit lit. Les fameux Teddy. Deux ours, un lapin, un crocodile, un hippopotame et j'en passe. Je me suis assis sur le lit en jouant avec l'un des ours. J'adore faire ça tu sais, jouer avec les peluches. J'ai toujours rêvé d'être marionnettiste. Et là le Teddy s'est mis à me parler. D'une voix fluette, enfantine. Il m'a dit bonjour. J'ai sursauté en lâchant l'ourson qui s'est mis sur ses deux pattes arrière. Alix a fait les présentations. Ce Teddy s'appelait...Teddy. C'était son ours en peluche fétiche. Elle l'avait depuis qu'elle était gamine. Une peluche qui parle et qui bouge. Elle m'a expliqué que le monde était peuplé de Teddy. Que personne ne fait attention à eux mais pourtant ils sont là. Une société encore plus secrète que les vampires si tu veux. Il existerait même un institut en teddylogie dans le cinquième figures toi. Le but des Teddy serait de rendre les humains plus heureux grâce à leur texture pelucheuse et soyeuse. Les Teddy sont extrêmement bavards. Du coup pour plus d'intimité j'ai du demander à Alix si on pouvait dormir dans un autre lit, la maison étant vide. J'ai pu ainsi dormir dans les bras de la douce Alix pour la première fois, sans le piaillement de ses peluches.
"La jolie blonde était étudiante au Havre et rentrait le week end sur Paris. On se parlait au téléphone chaque soir. Les premières semaines étaient vraiment cool. Même si au final on ne faisait pas grand chose. Elle adorait se poser dans Paris et on restait assis à parler ou se faire des câlins. Pour la Saint Valentin elle m'a offert un Teddy de poche : Raoul, un lapin en peluche. Lui aussi avait cette petite voix aiguë assez agaçante. Mais je l'ai recueilli, j'étais bien obligé. Il y avait ainsi un Teddy qu'elle pouvait retrouver en venant chez moi. C'était une peluche malicieuse qui n'hésitait pas à se glisser dans la poche de mon manteau avant de sortir. Ce qui faisait la joie d'Alix. Au fur et à mesure que les mois passaient les choses ont commencé à se gâter. Ça a commencé par des trucs du genre laisse toi pousser les cheveux ou arrête de t'habiller en noir. Elle devenait aussi de plus en plus paranoïaque. Pour un oui ou pour un non. Par exemple si on restait une demi heure au téléphone au lieu de trois quart d'heure elle me demandait, sur un ton agressif, si elle me fatiguait. Au bout de six mois les Teddy ne pouvaient plus rien n'y faire, notre relation devenait extrêmement tendue. A la veille de son départ en stage à Berlin elle a repris Raoul et nous nous sommes séparés. Je crois qu' au fond nous étions amoureux l'un de l'autre mais ça ne fonctionnait plus. Peut être que je n'ai pas bien saisi certaines choses mais encore aujourd'hui cette rupture me laisse perplexe.
"Un an plus tard, une nuit, j'ai envoyé un mail à Alix. Je voulais avoir de ses nouvelles. Nos premiers échanges ont été tendus mais elle m'a avoué déprimer en Allemagne. Elle voulait parler. Et comme la première fois nous avons discuté au téléphone plusieurs nuits d'affilée. Parfois elle me passait Raoul au téléphone qui piaillait sans discontinuer. Ça me faisait plaisir autant que ça me donnait des envies de meurtre. Alix m'a dit qu'elle avait de terribles acouphènes depuis plusieurs semaines suite à une soirée en boîte. Chaque coup de fil tournait autour de ça. Elle disait avoir tout essayé, avoir  vu plusieurs médecins, que rien n'y faisait. Ça la rongeait. Lorsqu'elle est revenue à Paris nous nous sommes revus. La veille de son anniversaire. Je m'étais fait beau. J'arborais une belle veste noire et une chemise rouge sang, ça t'aurait plu. J'avais acheté des fleurs. Nous nous sommes retrouvés dans un parc. Elle était aussi jolie que la fois où je l'avais laissé. Ses yeux de chat me faisaient toujours autant d'effet. Nous nous sommes posés là, à regarder les nuages. C'était calme. Ça lui faisait du bien aux oreilles. Malheureusement ces heureuses retrouvailles n'ont pas abouti à un happy end. Lorsque nous nous retrouvions les semaines suivantes elle n'arrêtait pas de me parler des ses acouphènes. Tout le temps. J'essayais d'être le plus compatissant possible. Je l'écoutais pendant de longues minutes. Mais pour elle ça ne suffisait pas. D'après elle je ne comprenais pas, j'étais froid. J'étais perdu. J'étais amoureux d'elle mais je ne savais pas quoi faire.
"Un jour nous nous sommes posés près d'une fontaine dans le quartier des Halles. Elle m'a dit qu'elle n'en pouvait plus. Elle avait décidé de partir pour le Teddyland. C'est le pays d'origine des Teddy où la souffrance n'existe pas. Tout y est douceur. On y va en bateau. On navigue droit devant dans l'océan Atlantique. Elle m'a dit qu'on ne se reverrait jamais. Que de toute façon notre relation était vouée à l'échec. A cause d'elle. A cause de moi. C'était notre seconde séparation. Je l'ai accompagné au Havre. Je voulais lui dire au revoir sur le quai. Là stationnait un gros navire. Sur le pont s'affairait une armée de Teddy. Habillés en matelots. Alix avait posé sa grosse valise au sol. Ses cheveux blonds ondulaient au gré du vent normand. Raoul, tel un perroquet de pirate, était assis sur son épaule. Elle tenait au bout de sa main gauche son Teddy d'enfance. Nous étions à quelques mètres de la passerelle. En haut de celle ci il y avait le capitaine. Un ours en peluche coiffé d'une casquette et mâchouillant une pipe. Je me rappelle les derniers mots d'Alix : bon bah salut. Un simple bon bah salut. Et elle a tourné les talons pour remonter tout sourire la passerelle. Au moment où le bateau a commencé à se mettre en branle elle m'a tout de même fait un signe de la main. J'étais immobile. Je me suis assis sur le bord du quai. J'ai pleuré. Je ne sais pas si Alix m'a vu. Je me sentais perdu. Le bateau s'éloignait.
"Voilà l'histoire d'Alix. Une blonde aux yeux de chat partie pour le Teddyland.
-Teddyland hein, a dit Florine en se levant lentement en s'appuyant sur les accoudoirs du fauteuil.
-Teddyland, ai-je répondu.
-J'espère pouvoir y aller un jour Psyman."
Juste avant de sortir de mon appartement la vampire s'est retournée vers moi.
"Tu crois qu'elle est heureuse maintenant Alix, où qu'elle soit?
-Bonne soirée Florine"
Elle est partie en esquissant un dernier sourire découvrant ses canines.

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