dimanche 20 octobre 2013

39-Le Conseil Vampirique



"The girl from Ipanema, ai-je annoncé.
-Hein? s'est étonnée Florine.
-Je vois que Monsieur est connaisseur", a répondu Ricky Woodford en se mettant sur la pointe des pieds.
Je trouvais ça amusant d'entendre cette chanson guillerette dans l’ascenseur du Conseil Vampirique. Je m'attendais à de la musique classique, de l'opéra voire même du bon gros métal. Un truc qui colle plus à l'univers fictionnel des buveurs de sang quoi. Ricky a fièrement avoué que c'était lui qui avait choisi the girl from Ipanema. Florine sifflotait, mains dans le dos. La cabine de l'ascenseur n'était pas très grande. Le miroir de la paroi du fond avait visiblement été enlevé mais je voyais mon reflet sur les autres parois dorées. Uniquement mon reflet. J'avais toujours du mal à comprendre ce phénomène. Je m'amusais à passer mon regard du reflet aux vampires et des vampires au reflet. Florine a capté mon petit manège.
"C'est bon on a compris" m'a t-elle dit apparemment vexée.
Alors que la cabine s'arrêtait et que la porte mécanique s'ouvrait je me demandais comment Florine et ses congénères faisaient pour se maquiller sans miroir. Une fois sorti de l'ascenseur j'ai enfin pu découvrir le centre névralgique du Conseil Vampirique. Un immense open space s'offrait à mon regard. Des gens au téléphone ou sur leur ordinateur tout partout. Le long des murs qui constituaient ce grand rectangle bureaucratique il y avait des tas de portes donnant sur des bureaux. Tout était blanc ou beige et baignait dans une lumière tamisée. Ricky s'est avancé et en tendant les bras en croix a déclamé : "bienvenue au sein de l’administration vampirique!"
Il nous a servi de guide, ventant ici les mérites d'une photocopieuse multiformat ou là un logiciel de retouche permettant de créer de fausses photos d'identité (les vampires n'apparaissent pas sur les photos). "De la haute technologie au service des êtres de la nuit" selon lui. Florine passait son temps à saluer des gens. Ils lui parlaient avec une certaine déférence. En revanche ils me faisaient tous la tête. Certains étaient même franchement hostiles à mon égard. Sur mon passage les vampires chuchotaient entre eux. Ils ne devaient pas avoir l'habitude de voir un mortel fouler le sol de leur saint bunker. Florine me répétait des "c'est rien, c'est rien" qui finissaient par m'agacer parce que pour moi ce n'était pas rien justement. Je me sentais en territoire ennemi. C'était par leurs mains que mon dossier de centre thérapeutique pour créatures de la nuit allait passer. Comment espérer une issue favorable s'ils ne pouvaient même pas supporter ma présence? Mais si leur accueil était froid ils restaient des fonctionnaires au service de leur cause et se remettaient rapidement au travail. Ricky nous a conduit dans  une petite salle relativement éloignée de l'open space. Le décor y était plus traditionnel avec ses meubles en bois et ses murs en pierre.
"Si on creuse dans cette direction on atterrit dans la Seine" a expliqué Ricky Woodford en pointant du doigt le mur nord.
Il s'est assis dans un élégant fauteuil recouvert de tissu rose. Florine et moi devant nous contenter de chaises en plastiques à l'assise inconfortable. Il a ouvert le tiroir du bureau devant lui et en a sorti une télécommande. Il a allumé un vidéo projecteur. Du même tiroir il a sorti un ordinateur portable. Apparemment Monsieur Woodford avait tout prévu. Après plusieurs minutes de bidouillage informatique que notre guide commentait en détails ("là je double clique", "et hop un petit copié/collé") un powerpoint est apparu sur un grand écran blanc situé derrière lui.

PROCÉDURE TÉLÉMATIQUE DE DÉPOSITION DE DOSSIER TYPE 25-6b

Le titre m'a fait rire. Ce qui d'ailleurs a troublé Ricky.
"Il ne veut rien dire ce titre, ai-je pouffé
-Bah...bah si. Procédure télématique de déposition de dossier type 25-6b, a répondu Ricky.
-Bah oui Psyman, procédure télématique et machin chose" ajoutait Florine sur le ton de l'ironie que n'a pas compris Ricky.
Pendant l'heure qui a suivi mon cerveau a subi un harcèlement administratif insupportable qui a fini par m'anesthésier. Le powerpoint enchaînait les conseils pour remplir chaque document nécessaire. Et quand je dis chaque c'est CHAQUE. Le Conseil Vampirique devait être nostalgique de l'époque communiste. Je prenais mollement des notes tandis que Florine, elle, griffonnait des pages et des pages. Elle poussait des "hourra!" à chaque page de la présentation informatique. J'espérais que c'était de l'ironie. Ou alors les vampires étaient plus étranges que je ne le pensais. Je me suis réveillé au moment où Ricky a abordé la question de la présentation devant les sages du Conseil. Apparemment une fois mon dossier retenu je passais devait une sorte de jury composé de vampires très influents. Ricky égrainait les choses à ne pas faire ou ne pas dire devant eux. Je ne pouvais à peu près rien faire. Si les vampires de l'open space n'arrivaient pas à me blairer quel accueil me réserveraient les sages? Je commençais à suer d'angoisse. D'autant plus que Florine n'aurait pas le droit d'être présente lors du grand oral. Après cinquante deux pages powerpointées Ricky a éteint le projecteur.
"A chaque présentation j'ai comme des picotements de plaisir dans les bras, aventure présentationnelle quand tu nous tiens!" a t-il dit en posant la télécommande sur le bureau.
Florine m'a fièrement montré ses notes ainsi que les petits dessins qui les illustraient.
"Ça c'est toi, m'a affirmé la buveuse de sang en pointant son doigt sur un bonhomme moche en fil de fer avec une tête énorme.
-C'est pas un arbre ce truc? lui ai-je répondu perplexe devant son manque évident de talent graphique.
-C'EST TOI!" insistait-elle en tapant du doigt sur son œuvre.
D'un signe de la main je lui ai dit de laisser tomber. Décidément Florine était nulle pour les arts.
Ricky nous a poliment reconduit dans le hall d'entrée. J'ai encore du affronter les regards désapprobateurs des vampires en costumes et tailleurs. Le silence qui se faisait quand j'entrais dans l'open space était impressionnant. Tout aussi impressionnant était le bruit qui reprenait d'un coup.
"The girl from Ipanema...encore? ai-je fait remarquer à Ricky en remontant en ascenseur.
-Encore et toujours", m'a répondu le fonctionnaire en souriant.

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