samedi 12 octobre 2013

38-Here comes Ricky Woodford


Le banc en bois sur lequel j'étais assis commençais à me faire mal. J'étais surpris par la présence d'un tel siège dans cet immense hall cossu. La pièce semblait être un rond parfait. Son périmètre était constitué de piliers d'une matière que je supposais être du marbre. Le plafond était d'une hauteur vertigineuse. Et de son centre descendait un lustre massif. C'était la seule source de lumière. Les grandes fenêtres étaient recouvertes de papiers noirs obturant. Sous le lustre, au milieu de la pièce, un comptoir d'accueil derrière lequel était assise une jeune femme au teint blafard. Elle avait tout du look stéréotypé de la secrétaire. Les cheveux tirés en arrière se terminant en queue de cheval. Un chemisier blanc recouvert d'une veste noire et un tailleur. Sauf que c'était une vampire. Je les reconnaissais facilement maintenant. Avec leurs veines ultra visibles dans le cou, leur peau blanc transparent et leurs dents pointues qui apparaissaient au moindre sourire. Florine tapotait du doigt sur le comptoir. Elle plaisantait avec la secrétaire mais d'où j'étais je ne pouvais avoir les détails de leur conversation. Je bougeais d'une fesse à l'autre sur mon banc. Il devait provenir d'une église et sa dureté le rendait à coup sûr à l'épreuve d'une explosion thermo nucléaire. Je caressais ma cravate noire. "Mets une cravate". Encore un conseil farfelu de Florine. Je me trouvais élégant. Les occasions de mettre une veste et une cravate étaient peu nombreuses. J'avais même nettoyé mes grosses chaussures. La vampirette était fière de moi. Jamais je n'aurais imaginé que derrière une porte imposante du quartier latin se cachait un hôtel particulier qui accueillait en son sein le Conseil Vampirique. Je m'étais promené un nombre incalculable de fois dans le coin sans jamais avoir soupçonné une seule seconde qu'au détour d'une rue s'étaient regroupées toutes les forces vives des vampires de Paris. En y repensant ces filles que je prenais pour des étudiantes anorexico-bobos de la Sorbonne étaient peut être des vampires. Alors que mon cerveau s'emplissait de pensées autant excitantes que perturbantes Florine s'est tournée vers moi et m'a fait un signe le pouce levé qui voulait dire quelque chose comme "c'est ok!". Elle a signé un truc et elle est revenue vers moi.
"C'est bon, c'est réglé, tu es autorisé à fouler le saint sol du Conseil Vampirique, m'a t-elle annoncé triomphalement ponctué d'un sourire ironique.
-Vous êtes trop bons, lui ai-je répondu en m'inclinant.
-Tu vas LE rencontrer.
-LE? Qui?
-Ricky Woodford himself pardi!"
Sa voix aiguë résonnait dans le hall, faisant se lever d'interrogation le menton de la secrétaire vampirique. Une porte massive face à nous, entre deux colonnes, s'est ouverte. Florine s'est retournée d'un bond.Un petit homme grassouillet à lunettes est entré. Il s'est approché de nous d'un pas sautillant en se touchant le nœud papillon. Il portait des bretelles et un vilain pantalon beige qui lui montant jusqu'au dessus du nombril. Il s'est arrêté à deux mètres de nous. Il a mis ses mains dans le dos et se surélevant sur la pointe des pieds il s'est adressé à nous.
"Bien le bonjour chers visiteurs. Je suis Ricky Woodford, votre guide dans le passionnant monde de l’administratif. Je crois qu'il y a ici quelqu'un qui a un dossier à monter? Le valeureux!
-Euh oui c'est moi, enchanté", ai-je répondu en me levant rapidement, les fesses paralysées par de trop longues minutes passées sur le banc.
En lui serrant la main et en échangeant les politesses d'usage je me suis aperçu qu'il n'avait en rien l'accent américain. Il avait cette voix nasillarde caractéristique des actualités des années cinquante. Il a ensuite salué Florine d'un hochement de tête.
"Vous n'êtes pas un vampire mais pour moi ça ne change rien vous savez. Qu'il soit mortel ou non j'accompagne toujours un demandeur de dossier jusqu'au bout.Tel un demi-lune pour Indiana Jones je guiderai votre main pour qu'elle coche la bonne case et vous rappellerai que l'annexe A42 est à photocopier trois fois et non deux depuis 1999."
J'écoutais la diatribe administrative qui sortait de la petite bouche rouge vive du petit homme. Sa jugulaire battait en rythme. Je me demandais si ce Monsieur Woodford n'était pas aussi fou que Sacha.
"Veuillez me suivre chers explorateurs du papier carbone et de l’agrafeuse. Un dossier n'attend pas!"
A ces mots Florine a levé les poings au ciel en criant "yes!" comme si elle venait de réussir son bac. Je ne voyais pas ce qu'il y avait d'excitant là dedans. Ricky s'est rapidement dirigé vers la porte par laquelle il était arrivé. La petite vampire lui a emboîté le pas. Elle s'est retournée vers moi me pressant de les suivre. J'ai pris la chemise cartonnée que j'avais posée sur le banc et je suis rentré dans la danse de la bureaucratie vampirique.

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