samedi 28 septembre 2013

36-"Le centre sanglant"


"Si ça peut te rassurer je ne compte pas revoir Sacha en entretien, en tout cas pas comme toi ou Robert. Il est suivi dans le circuit classique par le docteur N. Pas besoin que j'interfère dans sa prise en charge individuelle. En revanche...
-J'ai rien compris, m'a interrompu Florine en tournant la tête de droite à gauche frénétiquement.
-Qu'est ce que tu n'as pas compris?
-Pourquoi tu ne vas pas suivre Sacha?
-Parce qu'il est suffisamment humain pour avoir un suivi psy dans la journée, avec des médicaments normaux et il n'a pas besoin d'être vu en secret par moi au fond d'une grotte ou dans un sous sol EDF. Tu devrais être contente d'ailleurs.
-Pas faux, a acquiescé la vampire en mordant dans son burger.
-Néanmoins je veux lui laisser la possibilité de venir nous voir s'il s'ennuie, surtout sous sa forme loup garou.
-Ça se complexifie, s'est sentie obligée d'ajouter la mangeuse de viande sanguinolente.
-Dis moi, tu comptes m'interrompre souvent?
-Désolée, désolée, a dit la vampirette en s'inclinant vers la table.
-Je disais donc que je veux lui laisser, à lui et à d'autres, la possibilité de me voir mais surtout de se rencontrer entre eux. Au moins une fois par semaine, la nuit. Comme un temps d'accueil dans un Centre d'Accueil Thérapeutique à Temps Partiel, un CATTP. On discuterait, on prendrait un café...ou du sang...ou autre chose. On jouerait aux échecs. Bref, un temps d'accueil.
-J'aime l'idée mais tu ne comptes pas faire ça chez toi j'espère, sinon ça va être un sacré foutoir.
-Bien sûr que non. Je n'ai pas trop envie que Robert perde un de ses membres sur mon canapé.
-Très spirituel.
-Très. Non et c'est là que tu interviens. Il nous faut un local. Quelque chose de discret dont on peu se servir la nuit. De préférence avec un accès par le toit, pour Jeanne.
-Tu me prends pour un agent immobilier? s'est étonnée Florine.
-Non, je pensais à tes liens avec le Conseil Vampirique. Peut être pourrais tu intercéder en ma faveur pour dégoter ce genre d'endroit.
-Le premier centre d'accueil pour les êtres de la nuit mal dans leur peau, sponsorisé par le Conseil. C'est juste TROP COOL!"
Elle serrait les poings et les agitait comme si elle tapait sur sa batterie. Elle continuait à scander des "trop cool" qui attiraient les regards des deux autres clients et du type derrière son comptoir.
"Doucement Florine, on est pas seuls ici.
-C'est trop cool, a t-elle alors lâché en chuchotant, les mains en porte voix.
-Ok, c'est cool, mais est-ce que tu peux m'aider?
-Ça ne dépend pas de moi, mais du Conseil.
-Tu vas les voir?
-Non.
-Non? lui ai-je répondu autant surpris que vexé.
-Non, JE ne vais pas les voir. ON va les voir."
J'ai sursauté.
"Comment ça on?
-Un projet ne peut être soutenu que par son auteur. C'est comme ça que ça fonctionne. Tu devras plaider ta cause devant le Conseil.
-Mais je ne suis pas un vampire! Ils ne vont même pas me laisser entrer.
-T'inquiète. Même si tu peux potentiellement être entouré de vampires hostiles qui, en d'autres temps, t'auraient saigner à blanc, ils t'écouteront. Ils n'aiment pas les mortels mais ils savent qu'ils ont besoin d'eux, de toi.
-Mais ça se passe comment? Il y a un dossier à remplir et tout?
-Bien sûr que oui, on est en France..."
La petite vampire m'expliquait dans les grandes lignes les démarches administratives qui m'attendaient : photocopies, lettre de motivation, dossier, grand oral, réunion du service social du Conseil et j'en passe. Mais un nom ressortait du lot : Ricky Woodford. Apparemment c'était LE personnage central de la chaine administrativo-cryptique à laquelle serait confronté mon projet.
"Ça ne sonne pas très Français ça, Ricky Woodford, ai-je fait remarquer à Florine
-Il ne l'est pas Sherlock. Il est Américain, un vampire installé à Paris depuis les années vingt. C'est un pro de la paperasse. C'est lui qui te fournira les documents à remplir et qui te guidera dans les démarches. Tu verras c'est...un personnage."
A dire vrai tout cela ne me faisait pas vraiment peur. Ça me gonflait surtout. Je me rappelais la fois où j'avais voulu renouveler ma carte d'identité. Un coup c'était la photo qui n'était pas aux normes, un coup c'était la mairie qui était fermée, un autre il me manquait une photocopie. Moi qui pensais que Florine aller tout régler au mieux par sa verve, au pire par un coup de pied retourné je me fourrais le doigt dans l’œil jusqu'au gros orteil.
"Tu sais Florine, ce qui va poser surtout problème c'est Sacha.
-Non, déjà ce qui va te poser problème c'est de sentir la chair fraîche"
Et elle s'est mise à pouffer de rire mimant des pistolets avec ses pouces et ses index. Devant mon air dédaigneux elle a poursuivi sa philosophique réflexion.
"Mais oui, Sacha...ça risque de ne pas passer. Demander au conseil vampirique de fournir des locaux et des moyens pour accueillir un loup garou, soit l'ennemi par excellence des vampires c'est casse gueule. Du coup si tu veux mon avis : ne parle pas de loup garou lors de ta présentation du projet. Jamais.
-Ça finira par se savoir, ai-je dit entre deux bouchées de pancakes.
-Il faudra tout faire que ce ne soit pas le cas alors."
Nous avons encore parlé de longues minutes de mon idée de structure d'accueil nocturne. Si dans mon cas les questions administratives me retournaient déjà le cerveau pour Florine c'était le nom qui importait. Elle écrivait sur la nappe en papier tout une liste de mots. "Noctiboat", "le centre sanglant" ou encore "le trépassage". Ils étaient tous plus nazes les uns que les autres. Mais ne voulant pas la vexer je lui ai fait remarquer qu'il se faisait tard et que j'allais devoir rentrer. Dehors la pluie avait cessé. Le bitume mouillé reflétait les lumières des néons et des réverbères. Après avoir réglé et assisté à un énième geste-de-la-tête-de-connivence j'ai ouvert la porte à Florine et nous sommes sortis de A.I.P. La vampire a baissé légèrement la visière de sa casquette kakis. Je ne voyais plus ses yeux. Son débardeur léger me donnait froid. Je montais la fermeture de mon manteau jusqu'en haut et me recouvrais la tête de ma capuche. J'avais l'impression d'être un astronaute tandis que Florine me faisait penser à Sarah Connor dans Terminator 2. Nous avons pris la direction du métro. 
"T'as vraiment de bonnes idées Psyman.
-C'est le talent ça"
Ça a fait rire la Sarah Connor de poche. 
"Je te contacterai pour rencontrer Ricky
-Tu l'appelles Ricky? C'est un intime.
-Nan, j'crois pas" a répondu la vampirette en se pinçant le nez.
Nous sommes arrivés sur la place devant l'université Paris 7. Florine s'est arrêté devant les marches de la fac.
"Dis, je suis la seule à penser que ça ressemble à un château fort" m'a t-elle dit en pointant du doigt le campus.


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