lundi 12 août 2013

32-Psyman de nuit



Quand la nuit tombait je me postais à la fenêtre et tel un Batman je guettais un signe. Chaque soir je voulais qu'il se passe quelque chose. Au début de ma relation avec Florine je sortais relativement peu. Et quand c'était le cas c'était presque à contrecœur mais surtout avec crainte. Rencontrer une famille de zombies dans un sous sol miteux n'avait rien de très engageant. Mais aujourd'hui c'était différent. Bien sûr je me méfiais toujours des expéditions douteuses de la petite vampire. Mais, au fond de moi, je voulais qu'elle me fasse découvrir son monde. L'avantage est que je n'avais pas à me munir d'un lance flamme. Juste de mon cerveau. Je devais faire mon job. J'avais l'habitude de râler mais écouter une patiente gargouille dépressive sur les hauteurs de Notre Dame de Paris serait toujours plus jouissif que de prêter attention aux ruminations d'un névrosé dans un bureau customisé Ikea. La nuit m'inspirait. En fait ça a toujours été le cas. J'ai toujours été plus à l'aise pour réfléchir ou écrire quand le soleil se couchait. Mais depuis Florine tout ça s'est développé. Comme si j'étais mu par une excitation nouvelle. Une motivation supplémentaire.

"Tu vois, c'est ici qu'officiellement le dernier humain a été tué par un vampire à Paris" m'annonçait Florine en pointant du doigt un mur longeant le musée des Arts et Métiers. Nous avions pris l'habitude de nous promener de nuit. Elle restait ma patiente. Plus dans sa tête que dans la mienne. Nos rendez vous psy s'espaçaient pour laisser place à ce genre de rencontre. Elle me racontait les petites histoires des vampires sans pour autant me parler de la sienne. Malgré tout, une fois, sur la place de l'Hotel de ville, elle m'a montré des impacts de balles sur la façade du grand bâtiment, cœur de l'administration de la Capitale.
"C'est là que les nazis m'ont tuée" a t-elle dit en riant et en mimant la scène. 
Elle disait qu'en 1943, avant qu'elle parte "dans le maquis" elle tuait des Allemands dans Paris. Sans arme. Enfin, avec les siennes : ses dents. Un soir elle s'est faite capturer, sans opposer de résistance. "Pour rire". Elle s'est laissée fusiller. Alors que les soldats croyaient l'avoir descendue elle a sauté tout en haut de l’Hôtel de ville avant de fondre sur la troupe nazie. Elle les a tous dézingué. Cinq types.
"Et les balles? lui avais-je demandé
-Elles RESSORTENT!"  m'avait-elle répondu en imitant la gestuelle d'un zombie.
Je m'étais alors demandé comment on pouvait tuer un vampire...

Florine et moi nous posions sur un bord de Seine éclairé par un réverbère pour débriefer les entretiens ou parler de ceux à venir assis . Elle adorait jouer à la secrétaire. Elle me lisait les notes qu'elle avait consciencieusement prises dans son carnet. D'un point de vue déontologique cette confusion patiente/collègue aurait fait bondir plus d'un psy. Enfin, un zombie à la mâchoire pendante les aurait également fait fuir. C'était une situation inédite. Et à situation inédite déontologie inédite. Lors de nos marches nocturnes nous croisions d'autres vampires. La vampirette les saluait d'une légère inclinaison de la tête. En revanche ils me fuyaient du regard. Ils ne devaient pas accepter le "mélange des genres".

Si je n'étais pas très loin du Père Lachaise je rentrais à pieds. Sinon j'étais raccompagné par Steeve en minivan ou je prenais le premier métro ou un taxi. Avant de me coucher je faisais de l'exercice physique, comme me l'avait conseillé Florine. Son objectif était que je puisse esquiver n'importe quel danger, quitte à piquer un sprint ou franchir un mur d'un bond.

La nuit était une promesse de nouveautés. Parfois de dangers. Je pouvais aider des êtres qui comme n'importe quel mortel diurne pouvaient souffrir. Gotham City avait son Batman. Peut être que Paris avait besoin de son Psyman.

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