lundi 5 août 2013

Patient : Jeanne. Entretien : 1


La monstrueuse gargouille me dit qu'elle n'en peut plus de cette vie monotone et solitaire. "Huit siècles de Notre Dame de Paris". Elle dit que si au départ c'était un honneur pour elle de garder la cathédrale aujourd'hui c'est un fardeau. Le jour elle se transforme en statue de pierre mais elle voit et entend tout ce qui se passe autour d'elle. "Imaginez que vous deviez chaque jour rester plâtré de la tête aux pieds, sans pouvoir bouger" me dit-elle. La nuit "ce n'est pas mieux". Elle dit qu'elle est libre de voler au dessus de la capitale mais qu'elle la connaît tellement qu'elle le fait en "pilotage automatique". Elle aimerait découvrir le monde. Rome, Barcelone, Londres ou l'Amérique dont elle a entendu parler par les télés, les radios ou les Parisiens trop bruyants (il semblerait que les gargouilles ont l'ouïe fine). Mais elle ne peut pas. Une force, "cette force" qui l'empêche de trop s'éloigner de son lieu d'attache. J'essaie d'en savoir plus sur cette force qui la contraint et sur l'origine des gargouilles. Elle dit qu'elles viennent d'une "grande grotte sombre en Europe" mais elle ne sait plus laquelle. Elle dit qu'elle n'a plus que quelques "flashs" de ses jeunes années. En riant (ce qui me montre l'étendu de sa dentition éclairée par les lampes des contreforts de Notre Dame) elle me dit : "vous verrez le jour où vous aurez mon âge, la mémoire ça ne sera plus ça!" Je lui fais remarquer qu'il y a peu de chance que j'atteigne les huit cents ans. Quant à son impossibilité de s'éloigner de son lieu d'accroche elle dit qu'elle est sûre que les chrétiens et les anciens (des gargouilles) ont fait une sorte de pacte. Un "rituel". Elle est persuadée que le pape connaît la vérité sur les gargouilles et me dit d'aller au Vatican si je ne la crois pas. Elle dit que les autres gargouilles de Paris ne se posent pas ce genre de question. Qu'elles "font leur job comme de bons petits soldats". Je lui demande à quelle fréquence elle les voit. Elle répond : "assez souvent mais ce sont toujours les mêmes et ils sont d'un ennui!". Je lui demande quand elle les a vu pour la dernière fois. "Oh, il n'y a pas très longtemps. Je crois que c'était il y a cent cinquante ou cent vingt ans, dans ces eaux là". Je suis surpris par sa réponse. Je lui demande si elle est sûre qu'ils sont toujours de ce monde. Elle dit que c'est une très bonne question. Ma remarque la perturbe.  Je lui dis que peut être que si elle voyait des gens plus souvent elle aurait plus le moral. "C'est vrai qu'en y réfléchissant ça fait un petit moment qu'ils ne m'ont pas ennuyé ces cons là" dit-elle comme si elle réfléchissait à voix haute. Ces "cons" ce sont deux gargouilles. Apparemment les deux seules qu'elle connaisse vraiment en ville. Une basée à la Sainte Chapelle et l'autre au Sacré Cœur. "Ils ont de ces têtes" me dit-elle. Je lui demande si elle se sent moins déprimée, moins seule avec eux. Elle dit que oui mais que c'est la routine qui la tue. Mêmes contacts, mêmes lieux. "J'ai une vie monotone". Elle dit que c'est à cause de ça qu'elle a tenté de se suicider. "Ça peut mourir une gargouille?" lui demande Florine. "Comme tout le monde" lui répond Jeanne. Mais l'extrême longévité de ces êtres, leur discrétion et leur résistance physique éloignent assez facilement la mort. "En fait il n'y avait aucune chance que je meurs" avoue t-elle. Elle dit que peut être qu'inconsciemment elle voulait attirer l'attention. Je lui réponds que c'est réussi. Elle dit d'ailleurs être très contente de voir de nouvelles têtes d'aussi près, même si elle dit qu'elle ne comprendra jamais nos "étranges morphologies".
Je l'encourage à voir si ses "amies" gargouilles sont encore dans les parages. De renouer le contact. Elle dit qu'elle espère qu'on reviendra la voir. Qu'elle a plein de choses à nous raconter. Je lui dis qu'on ne pourra pas continuer à se voir ici, que c'est trop difficile d'accès. Florine dit qu'on va trouver une solution. Jeanne nous demande si le maire de Paris avait prévu de faire sauter Notre Dame. Sa question nous laisse, Florine et moi, dubitatifs. "Je serai libre si c'est le cas" ajoute t-elle rêveuse. Je lui conseille de mettre de côté pour l'instant son envie de dynamite, qu'on allait trouver des alternatives.
Avant que nous nous quittions (ce qui signifie pour moi chuter du haut de la cathédrale) elle me dit : "je suis prisonnière, sauvez moi"

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