vendredi 16 août 2013

33-"J'ai retrouvé Sacha..."

 
J'ai toujours été fasciné par la faculté du cerveau à adapter un rêve à un bruit extérieur. Dans ce rêve je prenais le goûter dans un jardin. J'étais entouré de visages familiers comme celui de ma sœur. D'autres semblaient être des mélanges de personnages plus ou moins vaguement connus. Nous mangions des muffins. On m'a servi une tasse de chocolat chaud. Il avait l'air succulent. Soudain une porte est apparue. Là, comme ça. En plein sur l'herbe verte. Tous les regards se sont tournés vers elle. Elle émettait une sonnerie électronique. Toujours très perspicace j'ai lancé à l'assemblée une réflexion terrifiante de logique : "tiens, on sonne à la porte". Mais je sentais que quelque chose ne collait pas. Je ne voyais plus que la porte et n'entendais plus que cette sonnerie. Cet air tout en tudutud. J'ai alors eu l'impression de remonter à la surface ou de m'envoler dans les nuages. Je passais par des strates successives jusqu'au moment où j'ai ouvert les yeux. Dans le noir les voyants rouges de mon téléphone fixe scintillaient. Et il sonnait.
"Oui...allo? ai-je dit d'une voix grésillante.
-C'est Florine. Rejoins moi sur le parking du pique nique de Meudon. J'ai retrouvé Sacha.
-Hein? Que...quoi?"
Trop tard elle avait raccroché. Cela faisait une semaine que la vampirette n'avait pas donné de nouvelles. Et c'est à trois heures du matin qu'elle avait décidé de se rappeler à mon bon souvenir. J'étais assis dans mon lit. Je fixais l'affichage lumineux de mon réveil. Le ton sérieux et froid de Florine me faisait penser que quelque chose clochait. Mon cerveau embrumé essayait d'accoucher une réflexion logique.
"Un taxi..." murmurais-je.
J'ai allumé la lumière. Pendant une minute j'étais aveugle. Je tâtonnais les murs pour me diriger vers la salle de bain. J'avais une vilaine marque d'oreiller sur le côté droit du visage. Mes cheveux courts étaient légèrement ébouriffés. J'ai soufflé dans ma main pour tester mon haleine.
"Ça devrait aller".
Je me suis habillé à la va vite, sans me laver. Comme dans un film américain. J'ai appelé une compagnie de taxi. Une dame fort désagréable, que je dérangeais sûrement en pleine partie de sudoku, m'a répondu que je devrais attendre quarante cinq minutes. Du coup je me suis déshabillé et j'ai filé dans la salle de bain. Bien sûr, le taxi est arrivé plus tôt que prévu. Je sortais de la douche, trempé, quand le téléphone a sonné.
"Oui, j'arrive, cinq minutes ok?"
Ma réponse n'a pas satisfait le chauffeur qui m'a gentiment demandé de me presser. C'est encore tout humide que j'ai glissé dans mes fringues. Je suis sorti en oubliant d'éteindre la lumière et j'ai descendu quatre à quatre les marches. Le conducteur m'attendait appuyé contre sa voiture. L'air bougon.
"Alors où on va à cette heure? m'a t-il demandé sur un ton presque méprisant.
-A Meudon, sur les hauteurs. Je vous indiquerai le chemin.
-Meudon? Pourquoi si loin?
-Roulez s'il vous plaît" et je me suis tu tout en grimpant dans le véhicule.
Je sentais que le type me faisait la tête. Je n'avais pas envie de lui parler. J'avais peu dormi et Florine avait fait je ne sais trop quoi qui m'inquiétait déjà. Je devais de plus la rejoindre avant le lever du soleil. Le chauffeur a mis sa radio en marche. C'était la rediffusion d'une émission où un expert donnait des conseils avisés aux auditeurs. Je trouvais leurs questions totalement tartes mais au moins je n'avais pas à dialoguer. Nous avons fini par arriver à Meudon. Il était aux environs de quatre heures et demi du matin. Nous avons fait les derniers hectomètres au ralenti. J'essayais de trouver des points de repère pour resituer le parking où nous avions laissé le minivan le jour du pique nique. Après moult hésitations le taxi est arrivé à bon port. Florine m'attendait. Elle était assise sur l'herbe. Après avoir payé je suis sorti du véhicule et j'ai rejoint la vampirette. Le chauffeur a baissé la vitre et nous a interpellé.
"Tout va bien?"
Je lui ai fait un signe de la main pour lui dire qu'il pouvait partir. Florine s'est levée. Elle avait le visage grave. Je m'attendais à une plaisanterie de sa part. Rien. Elle serrait les poings.
"J'ai retrouvé Sacha. J'ai monté la garde ici pendant une semaine avec l'accord du conseil vampirique. Ça a payé. Il est dans son bunker. Suis moi!"
Et elle s'est enfoncée dans la forêt sans que j'ai eu le temps de prononcer un mot. Je lui ai couru après, essayant d'éviter les branches (sans grand succès). Dès que je tentais de lui poser une question j'étais interrompu par du branchage qui venait me fouetter le visage. La lumière du parking n’irradiait pas suffisamment pour nous éclairer dans notre marche. Après plusieurs longues minutes de lutte contre l’hostile nature meudonnaise, marchant dans une zone moins boisée,  j'ai enfin pour terminer mes phrases.
"On fait quoi là? Que comptes tu faire? Tu n'as pas l'intention de le tuer quand même?"
Dieu que j'avais l'air crétin à courir derrière la petite vampire, haletant et commençant à suer. Elle marchait vite la bougresse. Elle ne m'a pas répondu. Elle a sorti son smartphone et l'a transformé en torche électrique. Nous avons fini par nous arrêter devant une sorte de gros talus. Après que l'ado centenaire ait déplacé plusieurs rideaux de feuilles une porte métallique, à moitié enfoncée dans le sol, s'est présentée à nous. Nous avons descendu quelques marches en terre. D'un geste décidé Florine a attrapé la poignet et l'a tiré. Nous sommes entrés et la porte a claqué derrière nous. J'avais l'impression d'être chez Robert. Je n'avais aucune envie de rencontrer une nouvelle horde de zombies. Clic. La petite vampire a appuyé sur un interrupteur et une rangée d'ampoules s'est allumée. Devant nous s'illuminait un long couloir étriqué. Deux murs gris nous entouraient. Le plafond était bas et par précaution je me courbais légèrement. Nous avons repris notre marche forcée.
"C'est l'abri anti ondes de Sacha?" ai-je demandé à Florine alors que nous arrivions au bout du couloir.
Encore une fois elle n'a pas répondu. Elle a ouvert une nouvelle porte, également en métal, qui nous faisait face. Nous sommes entrés dans une pièce sombre. Elle a allumé la lumière. Un homme en chemise blanche et pantalon à pinces marron était ligoté sur une chaise au milieu d'une salle aménagée en une sorte d'abri anti atomique. Ses jambes étaient enrubannées de ducttape gris et il avait les mains menottées aux barreaux de la chaise, derrière le dos. Un gros bout de scotch recouvrait sa bouche. Il avait le visage amoché. Ses cheveux partaient dans tous les sens. Il avait du se prendre une rouste.
"C'est quoi ce bordel?! ai-je crié à Florine en me dirigeant vers le prisonnier.
-C'est Sacha! Le loup garou! J'ai du l'interroger.
-L'interroger ou le tabasser?"
J'ai arraché l'adhésif sur la bouche de Sacha. En le voyant sous sa forme humaine il m'était difficile de reconnaître le loup garou qui nous avait salué lors de notre pique nique. Je craignais même que la vampirette se soit trompée.
"Comment allez vous? ai-je dit au grand type sur la chaise en essayant de déchirer le ducttape sur ses chevilles.
-Je me sens prisonnier, a t-il répondu en crachant du sang sur le sol.
-Il fallait coopérer!" a répliqué Florine passablement énervée, se tenant à bonne distance de l'homme loup garou.
J'ai levé la paume de la main en direction de Florine pour lui signifier de se calmer. J'ai arraché le gros scotch gris et j'ai cherché la clé des menottes.
"Florine, la clé!"
Elle m'a fait non de la tête.
"Il faut le libérer! Tu comptes faire quoi? Le torturer?
-Je dois savoir s'il y a d'autres loups garous. Tu ne comprends pas ce qui se joue ici! m'a dit la vampirette, la voix emplie d'émotion.
-Je suis seul! Je te l'ai dit dix fois déjà, a répondu Sacha en roulant des yeux.
-Tu vois, il est seul. Il ne représente pas un danger pour toi, je crois qu'il est plus effrayé que n'importe quel vampire. Passe moi la clé!"
Devant mon insistance elle m'a lancé la clé en criant un "putain!" qui a résonné dans la salle carrée aux allures spartiates. J'ai pu faire sauter les menottes.
"Ce sont les ondes ça, a grommelé Sacha en se frottant les poignets
-Les ondes? lui ai-je demandé
-Oui, les ondes electro magnétiques. Ça finit par taper sur le système et les gens se mettent à faire n'importe quoi comme retenir prisonnier d'honnêtes citoyens dans leur abri anti-ondes. J'ai des chapeaux anti-ondes pour toi si tu veux", a t-il proposé à Florine qui s'était appuyée contre un mur, les bras croisés.
Sacha s'est levé et s'est servi un verre d'eau dans un distributeur surmonté d'une grosse bonbonne. Il s'est essuyé la bouche. Du sang s'est étalé sur sa joue. Je lui ai demandé ce qui s'était passé.
"Eh bien, l'adolescente pleine d'énergie ici présente m'a sauté dessus alors que j'allais pénétrer dans mon abri. Après m'avoir lancé contre les murs comme un bilboquet et m'avoir donné quelques coups de poing au visage elle m'a traîné jusqu'ici, dans le lieu de vie de mon bunker et elle m'a ficelé. Elle m'a interrogé sur les loups garous, notre nombre, mes intentions etc etc etc. Puis elle est sortie et vous êtes arrivés ensemble. Jolie histoire non?
-Je suis vraiment désolé Monsieur, lui ai-je dit en baissant les yeux.
-Oh ce n'est pas si grave. Ce sont les ondes! C'est à cause des lignes électriques au dessus de Meudon."
Il regardait Florine en répétant "pas grave, pas grave". Puis il s'est assis. J'ai attrapé une autre chaise en bois posée dans le coin et je me suis placé en face de Sacha. Je comptais en savoir plus sur lui.
"Sacha, je crois que pour le bien de tous, vampires, loups garous et psychologue, il faut qu'on parle."

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