mardi 27 août 2013

35-A.I.P


Alors que la flotte s'acharnait sur le tissu imperméable de mon parapluie je me posais cette même question qui me venait à l'esprit à chaque fois que je me trouvais face à l'université Paris 7, dite Jussieu : "c'est moi ou l'architecture s'inspire de celle d'un château fort?" Pour moi tout y était. L'entrée avec ses escaliers en pierre ressemblait forcément à un pont levis. Les tranchées tout autour du campus étaient des douves. Et la grande tour administrative ne pouvait être qu'une référence flagrante à un donjon. Cette université avait été la mienne pendant cinq ans. J'étais un peu chez moi ici. Je me sentais quelque peu nostalgique. Et pourtant il n'y avait pas grand chose à regretter. Les amphis poussiéreux aux bancs en bois qui vous laminent les fesses ou les sandwiches au thon dégueux achetés dans la cafet' glauque du sous sol? Non merci. Peut être que la pluie déchirant ce début de nuit froid de novembre me rendait légèrement dépressif. Peut être était-ce Florine...
La vampirette me faisait la tête. Elle n'avait pas apprécié ma compassion pour le loup garou psychotique. Et j'avais du par la même occasion me mettre à dos bien des buveurs de sang. Nous n'avions pas débriefé l'entretien et nous étions rentrés chacun de notre côté en pleine nuit au sortir du bunker de Meudon. Mais je devais la voir, j'avais une idée. Au téléphone je lui avais proposé de venir chez moi. 
"Nop, AIP! j'ai faim, m'avait-elle rétorqué.
-AIP?
-Ouais, pour America In Paris, un diner rue des Écoles. Le proprio est un vampire et les serveurs du soir également. 
-Un diner pour vampires?
-Nan, un diner avec des vampires, mais un diner quoi. Tenu par un vampire américain. 22h, devant le AIP. Ok?"
Avant de sortir affronter la nuit pluvieuse parisienne j'avais fait un tour sur le net pour voir la carte du fameux AIP. Ça avait l'air tentant. Je ne voyais rien de sanguinolent. Mais l'Antre, cet étrange bar des Halles, m'avait appris qu'il y avait toujours une carte alternative pour les créatures de la nuit, TOUJOURS. Laissant derrière moi mes rêveries d'ancien étudiant j'ai remonté la rue des Écoles. Je suis rapidement arrivé devant le restaurant. J'étais déjà passé devant plusieurs fois auparavant sans jamais le remarquer. Et pourtant la devanture arborait un énorme diner rouge clinquant. Sur la porte il y avait une grosse pancarte open. Mais pas de Florine. Après avoir essuyé la buée sur la vitre j'ai regardé à l'intérieur. Une lumière tamisée, un bar, deux clients dans le fond, un juke-box, des banquettes rouge en cuir et, sur l'une d'elle, à droite de la porte, Florine. Je suis entré et un type à l'air blafard a hissé la tête du zinc. Il devait être en train de ranger des cartons (ou de dépecer un cadavre). Il m'a fait un léger signe de la tête. Encore ce truc de vampires. Peut-être que les êtres de la nuit étaient atteints de t.o.c. J'ai rejoint Florine. Elle venait de se mettre deux pailles dans le nez.
"Salut Psyman.
-Sympas les pailles.
-Je respire mieux comme ça"
Sur ces mots elle s'est mise à inspirer et expirer fort. J'en avais mal à la tête pour elle. 
"J'ai faim!" s'est-elle exclamée en réajustant sa casquette militaire à l'arrière de laquelle sortait ses cheveux bouclés en queue de cheval. Elle portait un débardeur léger. Je lui ai fait remarquer qu'elle ne devait pas passer inaperçu ainsi vêtue un soir de novembre. Elle m'a répondu un "Fuck!" cachée derrière la carte du menu dont ne dépassait que le haut de son visage à partir des yeux.
"Oh c'est pour rire! m'a t-elle dit ponctué d'un jeter de pailles en ma direction.
-Garde tes cochonneries pour toi, ai-je fait en les repoussant. Bon, tu prends quoi toi? Malgré l'heure tardive je vais goûter les pancakes au sirop d'érable.
-Moi je veux un Burger R.
-Laisse moi deviner : un truc plein de sang frais?
-Yes!"
Elle a signé sa réponse en levant la carte, ce qui a attiré le serveur surgi de nulle part. Et encore ce fichu signe de tête. Il a pris la commande et est parti en cuisine. Les deux autres clients au fond de la salle n'avaient pas l'air d'être des vampires. Je me demandais s'ils savaient qu'ils étaient entourés de buveurs de sang. En attendant notre nourriture Florine est restée étrangement silencieuse. Une Florine silencieuse ça m'inquiétait. Elle regardait la vitre criblée de gouttes. J'en ai fait autant. Ça avait un effet hypnotique.
"Tu sais...Sacha...c'est surtout un grand malade, lui ai-je dit pour rompre la glace.
-Je sais.
-C'est au mieux un grand original au pire un danger pour lui-même.
-Je sais.
-Il ne représente pas un danger pour les vampires...ni pour toi
-Je sais, a t-elle presque soupiré. C'est autre chose". 
Elle s'est tournée vers moi, les yeux plus rougis que d'habitude.
"Je me dois de protéger les miens. Même s'il faut franchir certaines lignes. Il y a longtemps j'ai..."
A ce moment là le serveur est revenu avec nos plats. Florine s'est redressée sur la banquette et a retrouvé son sourire tout en dents pointues. J'étais décontenancé car je savais qu'elle était sur le point de me révéler quelque chose d'important. Je notais ça dans un coin de ma tête pour ne pas manquer de le lui rappeler lors de notre prochain entretien. Bizarrement ma faim nocturne s'était considérablement atténuée et lorsque je considérais les trois énormes pancakes recouverts de sirop qui venaient d'être déposés devant moi j'ai soufflé pour me donner du courage. Le burger de la petite vampire ressemblait à un burger lambda. Sauf quand elle l'a pris à pleines mains et a croqué dedans. De burger il n'en avait que le nom. C'était un steak haché  sanglant entre deux tranches de pain. Le sang a coulé le long de son menton. Elle s'est empressée de rattraper la goutte fuyante du bout du doigt. Devant tant d'hémoglobine j'ai eu un haut le cœur en entamant le contenu de mon assiette.
"Miam, miam, miam, se croyait obligée de scander Florine.
-Tu te régales on dirait. Je crois que je ne m'y ferais jamais.
-Si tu veux je peux sauter au cou des deux clients là bas et boire directement à la source.
-Très drôle.
-Plus sérieusement, tu voulais me voir pourquoi?" m'a t-elle demandé en s'essuyant la bouche humide de sang avec une serviette en papier.

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