dimanche 9 juin 2013

24-Un zombie, quatre vampires et un psy



"Non mais Kurty avait tout compris quoi. Quand il détruit sa guitare à Reading le mec il a tout compris!"
Depuis dix bonnes minutes Steeve faisait l'éloge du chanteur de Nirvana. J'avais le plus grand respect pour ce groupe mais la façon gonflante dont le vampire en parlait finissait par me donner la sale envie de bombarder Aberdeen. Lui et moi étions à côté du combi qui de ses phares éclairait le muret du bord de Seine. Sous le lampadaire à notre droite Oliver lisait un bouquin. Par intermittence il lançait, tête levée, d'étranges phrases en latin. Puis replongeait son regard dans le livre. Phil était resté au fond du van. Le regard sombre. Nous attendions le retour de Florine. Je regardais en direction des escaliers menant au local EDF où elle s'était engouffrée à la rencontre de Robert. J'appréhendais son retour en compagnie du zombie. Je n'avais jamais vu Robert mais juste entendu sa voix d'outre tombe. A cause de l'affection que lui portait Florine et certainement du fait de mon empathie pour lui j'avais constitué  dans ma tête une image plutôt élogieuse du zombie. Il ne pouvait pas être aussi horrible que ses parents ou ses sœurs. Il devait forcément avoir un visage moins putréfié, des yeux plus expressifs et sentir moins mauvais que les autres membres de sa famille. J'étais nerveux et Steeve de me prendre le chou avec Kurt Cobain. D'un coup, un bruit métallique provenant du bas de l'escalier m'a fait sursauter. C'était la porte menant au local. Je me tenais à deux mètres des premières marches. Steeve attendait avec moi. Si j'étais extrêmement nerveux, me mordant la lèvre inférieure et bougeant sur place, Steeve lui avait les mains dans les poches et sifflotait. La voix de Florine s'est élevée du souterrain. Des bruits de pas et de frottements sur le sol. Oliver a rangé son livre dans la poche de sa veste et s'est approché du van en expirant une énième phrase latine. Phil était toujours au fond du véhicule, à moitié caché dans la pénombre. Un "allez dépèche toi!" a surgi de l'escalier. La vampirette engueulait Robert. Le duo est finalement apparu. Robert était plus grand que ce que j'imaginais. Grand mais vouté. Il était emmitouflé dans je ne sais combien de couches de vêtements. Je ne voyais pas son visage caché par une grande capuche de sweat shirt. Il avait les bras pendants et traînait ses pieds fourrés dans de vieilles bottes de caoutchouc. Florine le tenait par le bras. Lorsqu'elle m'a vu elle s'est écriée : "tadam! voici Robert!" Ne voulant pas laisser transparaître mon inquiétude je me suis approché de lui et je lui ai tendu la main. Lentement il l'a attrapé et l'a serré. J'étais surpris par sa bonne préhension et la force qu'il réussissait à mettre dans cette poignée. Je comprenais mieux comment il pouvait utiliser la clé du local. Clé qu'il portait d'ailleurs autour du cou, comme un enfant. La main que je tenais était abîmée mais ne laissait pas transparaître d'os. En revanche de petits bouts de chair pendaient et je pensais déjà à trouver une lingette pour me laver.
"On se rencontre enfin Robert! lui ai-je dit plein d'enthousiasme.
-Bonjouuuuur monsieuuuuur le psyyyyrrrrr", m'a t-il répondu d'une voix glaireuse.
Confiant j'ai levé les yeux vers son visage. J'en avais vu des horreurs. Sur internet ou dans des livres sur les monstres de foire. Mais un tel visage ne pouvait trouver comparaison qu'au cinéma. Le plus hideux c'était sa mandibule. L'os était en grande partie à découvert et du côté droit elle ne tenait que par un fin ligament. Il avait la bouche de travers (ce qui expliquait en partie ses difficultés d'élocution). Sa langue n'en n'était que plus visible. Une langue marronnasse. Son nez me faisait penser à celui de Michael Jackon avec un coup de rabot sur le devant qui aurait fait sauter la pointe. Ses yeux étaient saillants. La peau autour s'étant asséchée. Son épiderme était grisâtre et épousait les formes du squelette. Il lui manquait l'oreille gauche, une sorte de fil en sortait. Le plus ridicule dans ce visage c'était sa chevelure. Il avait une grosse touffe de cheveux quasi normale. Genre Beatles. Un visage immonde surmonté de jolis cheveux. C'était sûrement ça qui plaisait tant à Florine chez lui. Ses tifs. Comment ne peut avoir la nausée en voyant Robert? Je commençais à regretter cette rencontre. Je lui ai lâché la main et je me suis éloigné du visage en décomposition qui était le sien. Steeve lui a donné une franche poignée de main et lui a tapé sur l'épaule. Le mort vivant a failli basculer sur le côté mais Florine l'a stabilisé à temps en sermonnant son coloc. Oliver s'est contenté d'une révérence de la tête, tout en classe britannique. La petite vampire regardait à droite et à gauche, surveillant tout danger potentiel.
"Allez, tout le monde dans le combi! a t-elle lancé
-Ouiiiiiirrrrr", a râlé Robert.
Nous avons guidé le zombie vers les sièges du fond. Phil, dégoûté, est passé sur ceux juste devant, ne voulant pas s'asseoir à côté de Robert. Florine s'est assise à côté du mort vivant. Oliver s'est placé à côté de Phil. Steeve était le conducteur et moi le passager. Nous avons démarré. J'ai conseillé à Steeve de conduire prudemment pour ne pas attirer l'attention. Il m'a répondu par deux doigts en v ponctué d'un "peace!" Je me suis retourné et j'ai vu Florine plaisanter avec Robert. L'humour était unilatéral, le zombie ne répondant que par de longs râles sortis de sa bouche démantibulée. Florine a relevé la capuche de son ami. La tête du mort vivant n'en paraissait que plus étrange. Sa grosse chevelure contrastait tellement avec son visage pourri que c'en était presque risible. Phil grimaçait et levait les yeux de dédain quand il regardait au dessus de son épaule pour nous signifier à quel point la présence du zombie lui était incompréhensible. Oliver tentait de discuter avec lui du livre qu'il était en train de lire, en vain. Steeve fredonnait des chansons de Nirvana tout en conduisant tranquillement. Sur le tableau de bord était posé son permis de conduire. Je l'ai pris.
"D'après ce permis tu serais né en 1980. C'est un faux?
-Tous nos papiers sont faux mec, a t-il répondu en claquant la langue contre son palais.
-Euh...c'est toi ça? lui demandais-je en scrutant attentivement la photo sur le document.
-Disons que c'est quelqu'un qui me ressemble.
-Vaguement. Et ça passe lors des contrôles de police?
-Vaguement, a répondu le vampire en imitant mon intonation et en pouffant de rire.
-Vous n'allez quand même pas à Barbès pour trouver des papiers truqués?
-C'est le conseil vampirique qui gère tout ça. Sans ces papiers nous vivrions dans la clandestinité Psyman, a ajouté Florine.
-Le fameux conseil vampirique. Faudra m'en dire plus un jour hein.
-Bientôt", m'a dit la vampirette en me faisant un clin d’œil.
Je devais donner raison à Phil : Robert puait. Pas de quoi quitter le van en marche mais quand même. Il me rappelait ces patients schizophrènes incuriques que tout le personnel psy est obligé de supporter en institution. Avec Robert tout était question de faire bonne figure. La combi roulait en direction du sud ouest parisien.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire