mardi 28 mai 2013

23-Un pique nique pour Robert


"L'idée est simple. Le monde de Robert est extrêmement réduit. C'est un zombie et il est donc impensable qu'il se balade tout seul dans Paris. De plus la lumière du soleil est insupportable pour les morts vivants, vous en savez quelque chose. Son monde s'est réduit à l'extrême puisqu'il s'enferme dans un placard dans son souterrain. La question est : est-ce qu'on l'aide à sortir du placard? Mon rôle de psy est de faire en sorte qu'un individu se sente mieux dans sa tête quand bien même celle ci est en putréfaction depuis longtemps. Robert a besoin de souffler et pas seulement en parlant. Aidons le à changer d'air. Donnons lui un peu d'espoir."
A la fin de mon speech j'avais l'impression d'être le Président des États Unis au discours de l’État de l'Union. Florine s'est levée et m'a applaudi. 
"Ça c'est bien dit! a t-elle ajouté.
-Cool mec", a surenchéri Steeve en tripotant la pince à linge coincée dans sa barbe.
Oliver et Phil semblaient plus circonspects. J'ai repris ma diatribe.
"Il faudrait aller chercher Robert une  nuit avec le combi. On aurait de quoi faire un pique nique. Moi des sandwiches, vous du sang et Robert d'horribles cervelets de mouton. On irait ensuite sur les hauteur de Meudon. On pourrait admirer Paris vu d'en haut et le zombie aurait une chance d'apercevoir les étoiles.
-C'est inespéré pour lui! Je n'ai jamais pu l'emmener trop loin de sa cache au risque d'avoir de gros soucis. Faut le faire! Allez les mecs, pour un pote! s'est enthousiasmée Florine.
-Quatre vampires et un zombie dans un combi jaune, autant mettre un gyrophare sur le toit. Si on se fait contrôler par la police, on fait comment? Autant nous nous pouvons ruser mais pour Robert? Désolé messieurs les agents mais notre ami a une grosse rougeole purulente? a contre argumenté Phil avec une certaine pertinence.
-Pour une fois je suis loin d'être en total désaccord avec Phil. C'est une entreprise risquée. Quand on a été cherché la famille zombie pour éviter qu'ils ne fassent un carnage dans la rue on était totalement avec toi, nous étions portés par ton enthousiasme à aider ces pauvres êtres. Mais là, une telle entreprise pour que Robert puisse voir les étoiles...Magellan, Magellan pointe donc ta boussole vers l'horizon rougeoyant d'amertume au delà de..."
Oliver n'a pas pu terminer sa phrase. Florine venait de frapper du poing sur la table. Du thé s'est renversé, une cuillère est tombée au sol. Nous nous sommes tous tus. Elle a enlevé sa capuche. Son regard était sombre.
"On parle de mon ami là! Mon ami déprime, il passe son temps dans un placard à pousser d'horribles râles. Contrairement à sa famille il sait à quel point c'est terrible d'être un zombie. Mehdi vous propose quelque chose qui pourrait peut être amorcer quelque chose de nouveau, quelque chose de meilleur pour Robert et vous dites non. Vous avez peur? Oliver, tu as échappé à de multiples dangers dans ta vie. Toi Phil tu passes ton temps à parler de la grandeur des vampires, de leur puissance. Conduire un zombie en dehors de la ville pour pique niquer vous fait flipper? C'est nul! Vous êtes nuls!"
Je la sentais émue. Elle baissait les yeux. Steeve s'est alors exprimé.
"Ouais les mecs...je sais que j'ai pas ta façon de parler Oliver ou ta rage Phil mais Robert c'est presque un membre de la famille. C'est quelqu'un qui compte pour Florine. Alors ok il pue et on ne comprend rien à ce qu'il dit mais c'est le pote de notre sœurette quoi. Si je déprimais comme lui j'aimerais qu'une bande de zombies viennent me chercher pour m'emmener pique niquer. Mais pas en combi, l'embrayage serait trop dur à manier pour un zombie. Trop de faiblesse dans les jambes. Si Kurty vous entendait il aurait sorti sa guitare pour crier sa rage."
Oliver se passait la main dans les cheveux, pensif. Il me fixait d'un regard bleu injecté de sang. Il a esquissé un sourire.
"Comme l'a dit Churchill : un ami zombie reste un ami. Notre invité psychologue pense qu'on peut aider Robert. La douce Florine aussi. Ainsi que le lunaire Steeve. Eh bien je n'ai jamais été homme à me défiler. Je vous soutiens. Au diable la peur, au diable les gris nuages de la tristesse humaine qui tourbillonnent au firmament. Quand partons nous?"
Le vampire anglais s'est levé et a réajusté sa veste. Il s'est posté à côté de Phil et lui a posé la main sur l'épaule.
"Mon cher, vos interrogations sont légitimes et je partage certaines de vos craintes. Mais je crois que nos amis ont raison. Nous serons prudents, comme nous le sommes toujours. Et si ça tourne vinaigre je compte sur l'esprit vif de la belle Florine pour nous sortir d'un mauvais pas. Et on va surtout passer un très bon moment.
-Nous sommes devenus une espèces menacée Oliver, le risque est grand, lui a répondu un Phil hésitant.
-S'te plait!" a supplié Florine au sourire retrouvé, les mains jointes devant elle en position de supplique.
Phil a levé la tête, détournant son regard de la vampirette.
"Très bien, très bien, je viens, a dit le vampire d'un geste dédaigneux de la main. Mais je refuse d'être assis à côté de ce sac de viande puant."
Nous nous sommes félicités. Steeve lâchait des "cool" en rafale. Florine a pris Phil dans ses bras ce qui n'a pas manqué de le mettre mal à l'aise. Je leur ai proposé de mettre en œuvre ce plan pour le vendredi soir. Steeve s'est couvert des lunettes de soleil de Florine et s'est enroulé dans une grande couverture. Il est sorti dans le jardin pour vérifier l'état du combi. Il ressemblait à une tortue, penché sur le moteur et emmitouflé comme il l'était. Après avoir passé plusieurs minutes à triturer la mécanique du véhicule il s'est assis à la place du conducteur. Lorsque la machine s'est mise en branle une épaisse fumée est sortie du pot d'échappement. On ne voyait presque plus le combi depuis la fenêtre. Finalement la Volkswagen est réapparue. Derrière la vitre du véhicule il m'a semblé percevoir Steeve lever son pouce en l'air pour nous signifier que tout était ok. Quelques minutes après il est revenu. Toujours vêtu de sa couverture et de ses lunettes ils nous a rassuré.
"Bon, les mecs, le combi fonctionne. Ça toussote un peu mais ça fonctionne. En revanche faudra le nettoyer un peu. Il ne me reste plus qu'à trouver les albums de Nirvana en cassettes pour l'autoradio".
Florine et moi avons remercié le mécano fan de Kurt Cobain. Oliver déambulait dans la cuisine en scandant d'énigmatiques "providence, providence". Phil, à ma grande joie, avait disparu. Nous avons fait la liste des choses qu'il nous faudrait pour passer un bon moment à Meudon. Je suis ensuite parti en leur disant que je viendrai chez eux vendredi soir et qu'on partirait ensemble. En remontant l'allée qui partait de la maison des colocataires vampiriques et qui finissait dans une avenue fréquentées de bruyants mortels je me suis félicité intérieurement. J'avais l'impression d'avoir mis en route une sortie thérapeutique comme celles que j'avais pu faire avec des patients psychotiques. On sous estimera toujours l'effet bénéfique sur la santé psychique de sandwiches partagés dans une ambiance conviviale.

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