samedi 4 mai 2013

18-The longest night - 4


Florine et moi sommes restés dans le bar jusqu'à une heure du matin passée. On en était arrivé au point où la petite vampire tentait de m'apprendre un jeu de carte "du siècle dernier". Je n'ai rien compris aux règles. Une histoire de carte à poser sur le verre par ordre décroissant et de pari à base à morceaux de sucre. Juste avant ça elle m'avait fait remarquer qu'il n'y avait pas de miroir dans les toilettes. Ce que j'avais pu effectivement vérifier. Elle m'a expliqué que c'était pour que les vampires aillent pisser tranquillement sans que leur absence de reflet n'inquiète les autres clients. Elle a sorti son smartphone pour me montrer une page facebook qui militait pour l'installation de miroirs dans les chiottes de l'Antre. "Si elles savaient..." a judicieusement conclu Florine. Lorsque nous sommes partis l'ambiance était clairement retombée et les mecs bourrés au troisième degré se comptaient par dizaine. Certains interpellaient Florine qui leur répondait par un élégant doigt d'honneur. Nous sommes sortis du quartier des Halles. Elle voulait encore marcher.
"Quoi? Tu ne penses pas qu'il est assez tard comme ça? Je sens encore le zombie, j'aimerais prendre une douche tu sais.
-Allez, on marche au moins jusqu'à Notre Dame s'te plaît, m'a supplié l'adolescente centenaire.
-Mais pas plus loin hein!" ai-je concédé, trop fatigué pour lutter contre ce lutin plein d’énergie vampirique.
Florine marchait d'un pas léger et le moindre détail était pour elle l'occasion d'une exclamation.
"Oh t'as vu la fissure là? Et là la voiture peinte en rose! Et puis ici le couple caché sous l'escalier"
Mon cerveau n'arrivait plus à la suivre et je me contentais d'un hochement de tête en guise de réponse. En passant devant une bouche de métro je me suis rendu compte que je ne pourrai pas rentrer par ce moyen là vu l'heure avancée. J'allais devoir payer un taxi. Merci Florine. Lorsque j'ai réussi à mettre de côté l'agacement lié au transport j'ai remarqué qu'entre deux interventions enthousiastes Florine redevenait sérieuse et faisait des signes de tête à certains passants. Elle esquissait même un salut de la main vers ce qui de ma position semblaient être des ombres au loin. Elle communiquait avec des êtres de la nuit."Des amis" m'a t-elle dit lorsqu'elle a surpris mon regard interrogatif lors d'une de ses phases de silence. Bizarrement je n'avais pas très envie d'en savoir plus sur ces amis. Sur le parvis de la cathédrale Notre Dame il n'y avait pas grand monde. Sur un banc des SDF s'échangeaient bruyamment une bouteille.
"Je ne m'en lasserai jamais" a dit Florine visiblement émue. 
Elle s'est approchée de l'édifice et a posé sa main sur la pierre froide. 
"Elle est comme moi, immortelle"
Je ne savais pas quoi lui dire. Je lui ai souri. Visiblement ça lui a suffit. Un bruit étrange s'est alors fait entendre. Une sorte de cri d'oiseau se rapprochant à grande vitesse. Tout à coup un bruit sourd juste derrière nous. Nous nous sommes retournés d'un bond. Un masse grisâtre gisait là, sur le sol. Ça bougeait un peu. Sur leur banc les clochards se sont levés. L'un d'eux décrivait du doigt la trajectoire de la chose. Apparemment elle venait du sommet de la cathédrale. La vampire, téméraire à son habitude, s'est approchée de l'objet tombé du ciel. Je la suivais de près. La forme au sol ressemblait à une grosse chauve souris. On pouvait distinguer deux grandes ailes repliées. La bête était recroquevillée sur elle-même. La vampirette a fait le tour du corps pour se placer au niveau de la tête. Elle s'est agenouillée. Décidément elle n'avait peur de rien. Elle a avancé la main vers la bestiole.
"Ça...ça va? lui a demandé Florine doutant d'avoir une réponse.
-Putain je me suis écrasée comme une merde!" lui a répondu la chose en relevant la tête.
Florine a eu un mouvement de recul. La forme ailée s'est tournée vers moi avec une vitesse impressionnante. J'avais face à moi un visage hideux. Un faciès grimaçant aux dents pointues. Au sommet de son crane sans cheveux il y avait deux petites cornes. Si j'avais été croyant j'aurais crié au Diable. Après s'être redressé puis assis à même le sol le démon à cornes s'est adressé à moi.
"Bonjour vous. J'espère que je n'ai écrasé personne, ce n'était pas mon but, m'a t-il lancé d'une voix rauque.
-Excusez moi mais vous êtes quoi...euh...qui? ai-je dit stupéfait par cet être hors du commun.
-Moi c'est Jeanne, gargouille de Notre Dame de Paris, pour vous servir.
-Bon...bonjour Jeanne...moi c'est Mehdi. Et derrière vous, Florine, mon assistante."
Jeanne à tourné la tête et a salué la vampire. A son apparence hideuse s'ajoutait son nom féminin qui jurait avec le son grave de sa voix et ses traits virils.
"Je ne voulais pas vous faire peur, a t-elle ajouté. Je voulais juste me suicider. Apparemment ça a totalement raté.
-Vous vouliez vous tuer? lui a demandé Florine.
-Oui ma petite. Tu sais, nous les gargouilles nous avons une vie longue et pénible, attachée pour toujours à une église ou une cathédrale. On finit par s'ennuyer et, dans mon cas, par avoir envie de se tuer."
La vampirette l'a prié de s'asseoir sur un banc non loin de là. Je me suis assis à côté de Jeanne sur le banc en pierre tandis que Florine s'est mise en tailleur parterre face à nous.
"Vous disiez que vous êtes une gargouille? lui ai-je dit afin d'en savoir plus sur cette horreur tombée du ciel.
-Oui une gargouille. Gardienne de cathédrale. A notre naissance, d'instinct, nous nous lions avec un lieu de culte où quelques années plus tard nous nous poserons ad vitam. Pour les anciens c'était un honneur d'être des gardiennes. J'adhérais à l'idée. Mais après plusieurs siècles en faction sur les sommets de Notre Dame l'ennui a fini par me ronger. Il faut que vous sachiez que lorsque le jour se lève nous nous transformons en pierre. C'est seulement la nuit venue que nous pouvons nous mouvoir librement et voler pour nous dégourdir les ailes. Mais j'ai beau aimer Paris j'en ai fait un peu le tour. Je m'ennuie là haut, de plus en plus. Mes seuls compagnons sont des pigeons et des statues qui, elles, ne se mettent pas à se mouvoir les derniers rayons du soleil disparus. Et cette nuit, cette nuit toute particulière, j'ai décidé de sauter. De me laisser tomber, espérant que ma trop longue vie de gargouille s'achève. Si ça avait marché on aurait retrouvé demain, éparpillés sur le parvis, mon corps démembré et pétrifié."
Jeanne se touchait les canines pour vérifier qu'elle n'étaient pas cassées ou branlantes. Elle me faisait vraiment peur. Son horrible face, son corps sombre et ses grandes ailes de chauve souris semblaient sortis tout droit d'un cauchemar. Je n'osais soutenir son regard. Florine a pris la parole.
"Mais pourquoi vous n'allez pas voir ailleurs? Vous attacher à une autre église par exemple?
-Parce que je ne peux pas. J'appartiens à Notre Dame. Je finis toujours par revenir me poser sur ses hauteurs, d'instinct. Si je m'éloigne trop une sorte de pilotage automatique se met en route en moi et guide mon vol vers elle. Le seul moyen de se détacher du lieu auquel on appartient est la destruction de celui ci. Dans mon cas il faudrait que Notre Dame disparaisse pour que je sois libre.
-Vous n'avez pas un plan B? lui a demandé Florine en grimaçant.
-Malheureusement non.
-On ne peut pas vous proposer de faire sauter Notre Dame de Paris mais on peut vous aider en vous faisant sentir moins seule."
La vampirette a donné une carte de visite à Jeanne. La gargouille s'est tournée vers moi.
"Vous êtes psychologue pour zombies?
-Pas que.
-Parce que bon, je ne suis pas un zombie.
-Je sais, c'est Florine qui a écrit ça...enfin bref, je suis psychologue.
-J'espère que vous n'avez pas le vertige.
-Pourquoi donc?
-Ça vous dirait de venir m'écouter de temps en temps en haut? "
Jeanne désignait le toit de la cathédrale du bout de son long doigt crochu.
"On sera plus tranquille là haut."
L'idée de grimper, de nuit, sur les murs de Notre Dame de Paris ne m'enchantait guère. A contrario cette proposition insolite faisait bondir Florine d'excitation.
"On viendra vous voir! Promis! lui a rétorqué la vampire enthousiaste.
-En étant un peu agiles vous devriez pouvoir atteindre le deuxième niveau. Je vous aiderai à vous hisser."
Je trouvais l'idée dangereuse. Les murs étaient gigantesques et la police finirait par nous attraper. Mais Jeanne et Florine rigolaient ensemble, elles faisaient déjà amie amie et l'affaire était entendue. Mon assistante immortelle a sorti son carnet de rendez vous de sa poche arrière et a convenu d'une date avec l'horrible gargouille suicidaire. Cette dernière qui, il y a encore quelques minutes gisait tête la première sur le parvis, retrouvait le sourire (ce qui la rendait encore plus hideuse). Je commençais à croire que j'étais un excellent psychologue. Nous avons encore un peu discuté avec Jeanne avant  qu'elle ne retourne enfin sur les hauteurs de Notre Dame. A alors surgit dont on ne sait où un des sans domicile qui avait assisté à toute la scène. Il se tenait voûté, scrutant le ciel. Il avait peur.
"C'était quoi c'machin?
-Batman", lui ai-je répondu

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