dimanche 28 avril 2013

17-The longest night - 3


Les premières notes de clavier ont résonné dans la salle. J'ai tout de suite reconnu l'air. C'était enjoy the silence de Depeche Mode. Alors qu'il commençait à bouger en rythme, mains posées sur le bassin, Dave m'apparaissait clairement comme un sosie de Dave Gahan en miniature. Ce que je n'avais pas perçu la première fois que je l'avais vu c'est qu'il portait exactement les mêmes vêtements que le chanteur de Depeche Mode dans une célèbre vidéo d'un concert donné par le groupe dans les années quatre vingt dix. David, le nain amateur de karaoké, arborait le même débardeur, le même pantalon, le même tout que son idole lors de ce concert. S'il ne mesurait pas quatre vingt centimètres de moins que l'original j'aurais parlé de sosie. Le petit homme était bien aidé par le groupe qui maitrisait le titre. Depeche Mode devait faire partie des artistes préférés des vampires parisiens et j'imaginais que régulièrement un être de la nuit voulait interpréter une de leurs chansons en live. Dave tendait ses petits bras de part et d'autre de son corps et remuait en cadence alors que le premier riff de guitare se faisait entendre. Un technicien avait réglé le pied du micro à une hauteur qui me paraissait ridiculement basse mais qui à y regarder à deux fois permettait au chanteur nain d'avoir le micro pile face à sa bouche. Quand il a entamé le premier couplet j'ai été soufflé. Il avait la même voix que Dave Gahan. Peut être que l'acoustique était mauvaise ou que mes oreilles commençaient à fatiguer mais en fermant les yeux j'aurais pu jurer que c'était bel et bien le lead vocal de Depeche Mode qui était sur scène. Vladimir, qui s'était posté sur la droite de la scène, faisait de grands gestes moqueurs et tentaient de rallier à sa cause les quelques spectateurs debout non loin de là. Force était de constater que personne ne le calculait et le vampire énervé de gesticuler tout seul dans son coin. L'osmose entre les musiciens et Dave était parfaite. C'était des pros. Et le chanteur savait y faire pour captiver la foule. Alors qu'il était aussi grand qu'une commode Ikea il réussissait à créer un attroupement autour de la scène. Les gens tapaient des mains et renversaient des bières. Je me suis levé pour m'accouder à la balustrade de la mezzanine. Florine m'a suivi, son verre de Red dégueux à la main. Je chantais en même temps que Dave. D'abord timidement puis finalement à gorge déployée. La vampirette s'est moqué de moi avant de chanter à son tour en bougeant la tête comme une hystérique en pleine électrothérapie au début du vingtième siècle. Florine quoi. En quelques minutes tout l'Antre vibrait pour ce karaoké. Dave ne ménageait pas ses efforts. Lui qui peinait pour descendre des escaliers virevoltait sur scène. Avec ses bras il contrôlait la foule. Au bout de trois minutes on se serait cru dans ces comédies musicales où subitement tout le monde chante la même chanson et effectue les mêmes pas de danse. Était-ce réel? Ce bar permettait il d'entrer dans une dimension nouvelle où un nain pouvait captiver une assemblée avec du Depeche Mode? Je me laissais porter. Je m'amusais. Je faisais sourire Florine. Vladimir s'énervait. Je le voyais invectiver quelques spectateurs. Son défi karaoké battait de l'aile. Dave faisait un tel show que je voyais mal le vampire aigri faire mieux. D'ailleurs, alors que la chanson se terminait sous les applaudissements et les sifflets admiratifs des gothiques alcoolisés assis au bar, Vladimir s'est précipitamment échappé par la porte de sortie. En sortant de scène Dave recevait des tapes amicales dans le dos ou sur la tête et on lui passait des bières. Bizarrement, revenu sur le sol, il paraissait plus maladroit dans ses mouvements. Il se passait définitivement quelque chose de magique entre ce nain et la scène. Il cherchait Vladimir du regard. Il a levé les yeux vers nous et je lui ai fait signe de monter. Le voir escalader les marches m'a donné envie de rire. Florine m'a donné un vilain coup de coude dans les côtes, ce qui m'a tout de suite calmé.
"Il s'est enfui! ai-je crié triomphalement au nain. Merci, merci pour tout. Et puis cette performance...
-De rien. La chanson c'est mon truc et Depeche Mode, mes dieux. Alléluia! a lancé le petit chanteur en levant les bras au ciel. Du coup on peut dire que j'ai sauvé votre honneur."
Il a levé sa bière vers nous avant d'en boire une gorgée. Nous nous sommes attablés et nous avons discuté. Dave venait d'une famille de saltimbanques. Ses grands parents étaient de célèbres "nains volants" en Angleterre. On les mettait dans de gros canons et on les faisait s'envoler pour le plus grand plaisir de la foule. Ses parents, eux, étaient musiciens. Son père était né à Basildon, la ville anglaise qui a vu naître Depeche Mode. Le groupe était donc inscrit dans les gènes de Dave. Ce dernier vivait de petits concerts depuis des années. Il ne fréquentait que rarement l'Antre.
"Il y a quelque chose ici qui me met mal à l'aise" disait-il. Avant d'ajouter que c'était une question de karma. Florine lui a répondu que c'était parce que le bar avait été construit sur un ancien cimetière indien. Ce qui les a beaucoup fait rire tous les deux mais m'a laissé totalement de marbre. Dave m'a donné sa carte.
"Pour une soirée entre potes ou un déménagement, appelez moi hein!"
Après nous avoir serré la main il est parti en faisant un clin d’œil.
Sur sa carte était inscrit : "David "Dave" Barthworth - chanteur, musicien". Sous ses coordonnées on pouvait lire une citation d'une autre chanson de Depeche Mode : "reach out and touch faith".


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