mardi 16 avril 2013

15-The longest night - 1


L'entretien m'avait épuisé. J'étais resté deux heures assis sur le sol poussiéreux du local à observer la famille zombie et à écouter Robert et son débit de parole lentissime. Lorsque Florine et moi sommes sortis précautionneusement j'avais la tête grosse comme une pastèque. Je me suis assuré que la vampirette avait bien verrouillé la porte métallique. Nous avons remonté l'escalier et enfin respiré l'air frais de la nuit parisienne. Florine a rangé ses fausses lunettes. Elle sautillait sur place, son carnet de rendez vous à la main. Elle m'a attrapé le bras.
"Merci, merci, merci! scandait-elle en arborant un grand sourire. Ça va lui faire du bien à Robert de parler régulièrement, d'être soutenu dans sa déprime.
-Euh, tu sais que j'ai failli mourir cette nuit?
-Ok, il y a eu des imprévus. Mais au final tout s'est arrangé. Et j'avais encore quelques coups de pieds retournés en réserve pour protéger mon psy.
-Si tu veux que j'écoute à nouveau Robert il va vraiment falloir s'organiser autrement. Un souterrain infesté de zombies assoiffés de cerveaux juteux ne constituera jamais un lieu propice à une écoute digne de ce nom."
Florine m'a lâché le bras et s'est posée face à moi, la main sur le cœur.
"Moi, Florine, vampire depuis cent vingt trois ans, te promets que je mettrais tout en œuvre pour que ton travail se fasse dans les meilleures conditions!" Conclu par un salut militaire.
Au même moment un couple passait par là et faisaient les gros yeux devant cette scène.
"Pas de panique, je suis droguée" leur a lancé la vampirette.
Le couple ne devait à priori pas être rassuré puisqu'il a accéléré le pas avant de disparaître au bout de la rue. Florine avait réussi à me faire sourire malgré ma colère intérieure. Je pourrais être mort et je ne savais pas trop comment le gérer. Le lutin démoniaque me voyait cogiter.
"Hey, ça te dit qu'on aille prendre un verre? m'a t-elle demandé
-Ça boit quoi les vampires?
-Du sang. Tu sais, je suis une vampire.
-Je doute qu'il en serve dans les bars parisiens.
-Tu serais surpris de savoir ce qu'on peut trouver du côté des Halles.
-Il y a un bar qui sert du sang? Je ne savais plus si Florine se moquait de moi ou non.
-On dirait que tu vas encore découvrir des choses ce soir. Suis moi Psyman."
Perplexe je suivais ma secrétaire vampirique en direction du métro. Avant de partir j'ai jeté un coup d’œil du côté de l'escalier menant au local EDF. Je n'avais aucune envie d'avoir un zombie dans mon dos. Nous avons marché jusqu'à Bastille pour prendre notre correspondance. Une fois dans la rame je m'étonnais que personne ne dévisage Florine. Certes il y avait peu de monde dans notre wagon mais elle paraissait tellement étrange avec son teint blanc, ses veines apparentes et ses grosses lunettes de soleil noires qui protégeaient ses yeux de la lumière vive des néons. Plus rien n'étonnait les Parisiens. Arrivés à Châtelet la vampire m'a guidé à travers le quartier des Halles. Les Halles, haut lieu de la culture parisienne où, à l'instar des Sharks et des Jets, s'affrontent vendeurs de kebab et boutiques de piercing. Au détour d'une rue perpendiculaire au boulevard Sébastopol nous avons atteint notre destination. Le bar s'appelait "l'antre". Devant sa façade noire il y avait plusieurs jeunes gens en train de parler et fumer. La plupart était habillés genre gothique et n'avait pas lésiné sur le maquillage "dark". Florine était contente que je prenne un verre avec elle. Elle me disait que l'antre était à la fois un repère de vampires et également un bar karaoké de qualité où un groupe accompagnait le chanteur en live. Avant d'entrer j'ai discrètement désigné du pouce un groupe de jeunes près de la porte d'entrée.
"Eux, c'est des vampires?
-Non", m'a répondu Florine en levant les yeux  au ciel comme si j'avais dit une absurdité.
A l'intérieur la déco était vraiment sympa. Des volutes gothiques, de grands rideaux noirs, un zinc  sculpté de gargouilles et autres diables, une mezzanine et un énorme lustre en métal au plafond. A gauche de  l'entrée une scène où effectivement un groupe jouait pour un mauvais interprète. Je ne reconnaissais pas le titre. Le guitariste et le bassiste se regardaient souvent pour jouer en tempo, suivant laborieusement les beuglements du chanteur apparemment aviné. Une serveuse avec des cornes rouges sur la tête vêtue d'un corset traversait la grande salle avec un plateau tandis que son collègue serveur faisait admirer à une tablée de quatre clients ses lentilles de contact rouge sang (en tout cas de loin elles étaient rouge sang). Une autre serveuse, débordée, nous a accueilli à la porte et nous a montré une table à la mezzanine. Ce qui ravissait Florine qui a lâché un "cool la mezzanine" en s'y rendant. La lumière était tamisée. Nous nous sommes assis à une petite table ronde sur laquelle était dessiné un pentagramme. Je ne me sentais pas hyper à l'aise. J'ai lancé la conversation.
"Ils ne disent rien quand ils voient une gamine de treize ans boire un verre ici?
-Ils me connaissent, enfin pour la plupart. Je n'ai jamais eu de problème. Ils sont toujours débordés de toute façon. Ils ne vérifient jamais les cartes d'identité.
-Je vais rencontrer des amis aussi bizarres que tes colocs?
-Pires!
-Elle, c'est une vampire? pointant du doigt la serveuse aux cornes.
-Non, mais le mec oui."
Je devais reconsidérer ce que je pensais être des lentilles de contact. Sur scène une fille chantait un truc des Cure qui lui valait quelques levés de verres d'approbation. Je revenais à ma conversation avec Florine.
"Pour Robert faudrait qu'il trouve de l'intérêt à sortir la nuit, qu'il en tire quelque chose. Qu'il accepte sa condition. C'est déjà un miracle qu'il soit encore en vie.
-Une malédiction plutôt.
-Ou une malédiction.
-Tu le revois la semaine prochaine. Jeudi, m'a dit la vampirette en consultant son carnet.
-Dis moi, tu es sûre d'être encore ma patiente?"
A ce moment la serveuse aux cornes est arrivée.
"Vous prendrez? nous a t-elle demandé le crayon à la main, prête à noter sur son calepin.
-Un Red! s'est enthousiasmé Florine.
-Un Red? lui ai-je murmuré
-Je t'expliquerai, m'a rétorqué ma secretaire, ce qui a fait sourire la serveuse.
-Euh..bah...un coca pour moi alors, ai-je fini par commander.
-Un Red et un coca, ok."
La serveuse a tourné les talons et a redescendu l'escalier de la mezzanine.
"Un Red? ai-je relancé
-Du sang. Un Red c'est du sang."
J'ai consulté la carte et je n'ai pas trouvé de "Red". Florine m'a fait un clin d’œil avant de me dire que c'était un "truc de vampires".
"J'espère que ce n'est pas du sang humain.
-En fait ils capturent les humains du bar et les mettent dans une grosse presse hydraulique pour en extraire ce succulent nectar qu'on appelle sang.
Florine se moquait de moi depuis plusieurs longues minutes quand la serveuse nous a apporté nos boissons. J'ai trinqué avec la gamine de treize ans.
"Tu veux goûter? m'a demandé la malicieuse vampire.
-Plutôt embrasser un zombie.
-Ça peut s'organiser."
Un quarantenaire aux grosses lunettes de vue tentait sa chance sur scène en entonnant un bon vieux ACDC avec un certain talent.
"Lui, c'est un vampire?
-Oui, un type sympa en plus.
-Un vampire? Vraiment?" Je me suis retourné sur ma chaise pour mieux le voir, ne lui trouvant rien de "vampirique".
A ce moment quelqu'un m'a posé la main sur l'épaule. J'ai sursauté. C'était un jeune homme aux cheveux hérissés. Les yeux maquillés de noir, un piercing à la lèvre et un blouson de cuir. Les veines apparentes de son cou ne me permettaient aucun doute c'était un vampire. Et à la vue de l'expression de son visage un vampire pas commode.

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