samedi 6 avril 2013

12-"Cerveau!"


Je courais comme un dératé. Mes poumons me brûlaient. Je me sentais pris au piège dans ces longs couloirs mal éclairés de ce foutu souterrain. Mes pas résonnaient et l'écho qu'ils produisaient tapait au fond de mon crâne. Derrière moi, à une distance que je n'arrivais pas à estimer, j'entendais toujours les râles des zombies. Et Florine qui criait. J'étais perdu. Je m'étais considérablement éloigné de la porte d'entrée et l'espoir de trouver une issue de secours par hasard me semblait mince. Je me suis alors réfugié dans un bureau. J'ai fermé la porte derrière moi, lumière éteinte. Non loin d'ici des bruits de chaises renversées, une vampire qui hurle des insultes et la voix immonde des morts vivants. Je me suis assis contre le mur, juste derrière la porte. En tâtonnant le sol j'ai trouvé une bouteille en verre recouverte de poussière. Je me demandais si une bouteille pouvait venir à bout d'un zombie. De toute façon je n'avais pas le choix. J'étais en colère. Contre les zombies, contre Florine, contre moi. Et merde, comment avait on pu en arriver là?

Il y a encore deux heures pourtant je sortais de chez moi pour rejoindre Florine près de la gare d'Austerlitz."Amène ton fusil à pompe" m'avait-elle dit en plaisantant un peu plus tôt dans la journée. D'habitude je suis plutôt friand de ce genre d'humour mais pas là. J'étais mort de trouille à l'idée de rencontrer un zombie. Elle m'avait dit que Robert vivait dans un ancien local souterrain d'EDF près de la gare d'Austerlitz. Elle et le zombie possédaient les deux seuls exemplaires d'une clé qui ouvrait la lourde porte qui donnait accès à la demeure du mort vivant. Le fameux conseil vampirique aurait acheté le local mais Florine n'en était pas totalement certaine. Le fait est que le zombie n'avait jusqu'à présent jamais été inquiété. Lorsque je suis arrivé au lieu de rendez-vous Florine était assise sur un muret surplombant la Seine. La vampirette a tapoté son poignet comme si elle me montrait une montre virtuelle. Visiblement j'étais en retard. Elle portait un jean, des bottes militaires et un débardeur. Ses veines n'en paraissaient que plus visibles et sa peau semblait briller sous les réverbères. Elle avait mis ses lunettes d'intello et son gros carnet dépassait de sa poche arrière. Je stressais. Florine a désigné un petit escalier en béton s'enfonçant dans le sol situé à quelques mètres de nous. En bas des marches une porte s'ouvrait juste en la poussant fort. Derrière il y avait une grande salle mal éclairée par des néons fatigués. Elle était à moitié délabrée. Des détritus jonchaient le sol. De vieux matelas sales et des boites de conserve rouillées témoignaient de la présence de sans domiciles. J'imaginais que les clodos devaient halluciner lorsqu'ils croisaient Robert. Je me plaignais de l'odeur nauséabonde de l'endroit.
"C'est pire chez Robert tu sais, a lâché Florine avec un sourire narquois dans la voix.
-Ne t'étonne pas si je vomis dans un coin.
-Au fait, y a un truc que je ne t'ai pas dit. Robert ne vit pas seul.
-Rassure moi, il n'est pas marié quand même?
-Non, mais ses parents oui. Il vit en famille. Ils sont cinq. Désolée de ne pas te l'avoir dit plus tôt. Mais sinon tu ne serai jamais venu!" dit-elle en joignant les mains comme si elle me suppliait.
J'étais soufflé. Cinq zombies! Je me tenais la tête. Je voulais faire demi tour. Florine m'avait devancé de plusieurs pas et elle tournait déjà une grosse clé dans la serrure d'une porte métallique massive recouverte de limaces. Je ne pouvais plus reculer. En quelques secondes j'ai tenté de me rappeler tous les conseils que j'avais lu dans un guide de survie en cas d'une invasion zombie. Le seul qui me revenait c'était de toujours se déplacer équipé d'un calibre 22. Mon assistante me faisait signe de la rejoindre. Je me suis approché d'elle en traînant des pieds et en grimaçant comme un cochon qui sait qu'il va finir en jambon. Nous sommes entrés dans une nouvelle pièce. Elle a verrouillé la porte derrière nous. Ce qui ne me rassurait pas davantage. Les néons clignotaient et l'odeur était à la limite du soutenable. Une grande table en fer oxydé trônait au milieu de la pièce. Ici ou là des chaises qui n'avaient pas l'air très confortables. A droite un vieux canapé et une télé mal réglée qui diffusait un journal. Dans chaque mur il y avait plusieurs portes. Sur la gauche un couloir disparaissait en formant un angle droit. Et encore plus à gauche, dans un coin, quatre zombies. Ils avaient la tête levées en direction d'un néon. Ils gémissaient. A quelques détails près ils ressemblaient à l'image populaire du zombie. Peau cadavérique, os apparents, cuir chevelu arraché, vêtements en lambeaux, saleté remarquable. Je resté collé à la porte d'entrée alors que Florine, avec une aisance que seuls les êtres immortels peuvent avoir, a crié un "salut la famille" qui a fait se retourner chaque mort vivant en notre direction. Ils gémissaient plus fort et se dirigeaient lentement vers nous. La vampire me faisait les présentations. Il y avait Pierre le papa (un cadavre mince avec un restant de moustache sous le trou qui lui servait de nez), Anna la maman (dont la robe déchirée de toute part laissait entrevoir sa poitrine desséchée et dont les cheveux n'existaient que du côté droit de son crâne), Jeanne et Marie les filles (seules leurs restants de vêtements faisant d'elles des filles tellement leurs corps étaient dégradés). Florine scrutait la pièce. Elle se demandait où était Robert et elle a commencé à l'appeler. Après avoir prononcé plusieurs fois son nom un grognement sourd est sorti de derrière une porte située au milieu du mur en face de nous. Sur une plaque collée sur le haut de la porte on pouvait lire "matériel". Il y avait une sorte de grille d'aération en bas. C'était sûrement un placard. Florine s'est tapée le front avec la paume de la main.
"Il le fait de plus en plus ça. Se cacher dans le placard. Il dit qu'il y est bien. Tu comprends pourquoi t'es là", a dit la vampire centenaire en clignant de l’œil.
La famille zombie s'était dangereusement rapprochée de nous. Leur puanteur me transperçait le lobe frontal. Je me retenais de rendre mon dîner. Florine s'était mise devant moi pour faire écran. C'est alors que Pierre, le papa zombie, a beuglé un truc qui m'a fait froid dans le dos : "cerveau!" Les trois pseudo femmes zombies ont repris ce mot en chœur. "Cerveau, cerveau, cerveau!" résonnait dans la pièce. Les morts vivant commençaient à bousculer Florine et tendaient les bras pour m'atteindre. La vampire les repoussait vivement et leur disant que j'étais là pour aider Robert et que j'étais son ami. Mais force est de constater qu'une argumentation bien construite est bien moins dissuasive qu'une balle de calibre 22. Ma secrétaire immortelle s'est retrouvée dépassée par les événements. Je reculais du côté du canapé mais les zombies continuaient à me suivre. Certes ils marchaient lentement mais ils semblaient anticiper toutes mes trajectoires ce qui rendait ma fuite compliquée. Florine retenait le père par le poignet. Les trois femmes de la famille m'avaient presque encerclé mais j'ai réussi à me faufiler près du mur. J'ai couru en direction du couloir à angle droit. En passant devant la porte du placard j'ai entendu une voix plus humaine que celle de mes poursuivants. Elle disait dans un râle :  "désolé". Sans m'arrêter j'ai rejoint la bifurcation et j'ai remonté un long couloir en courant de toutes mes forces.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire