mercredi 6 mars 2013

4-"Vous êtes né en 1980 alors vous adorez les steaks frites"


"Vous êtes né en 1980 alors vous adorez les steaks frites et les polos à manches courtes". C'est ce que m'avait sorti un patient hier matin. J'avais beau me retourner le cerveau je ne voyais aucune logique possible entre ma date de naissance et mes habitudes alimentaires. Quant au polo cela demeurait également un mystère. Ce jeune homme psychotique d'origine russe était bien plus atteint que Florine sur un plan psychopathologique. Sauf à considérer qu'être un vampire constitue une maladie psychique gravissime. En général j'attire les psychotiques. Schizophrènes, paranoïaques et hallucinés chroniques de tout poil se sont semblent ils donnés mon adresse. Je les écoute. Les soutiens. Parfois les conseille. Mais, contrairement aux dépressifs et autres névrosés, aucun véritable échange n'est possible. Enfin, du moment qu'ils paient. Je me demandais d'ailleurs si je devais faire payer Florine lors de notre prochain entretien. Fait-on payer un vampire? Avait-elle de l'argent? De quoi vivait-elle? Avait-elle accumulé de nombreuses pièces d'or au cours du vingtième siècle? Si elle me payait en or comment ferais-je pour l'écouler? Y avait-il dans Paris des gens capables de faire fondre le métal précieux comme dans les films? Je voyais déjà la police défoncer ma porte à six heures du matin m'arrêtant à cause de la provenance douteuse de mes revenus. Je serrais les dents.
"Saloperie de vampire" ai-je lâché. M'imaginant déjà en prison.
Cette pensée m'avait bêtement déprimé. Alors j'ai repensé à mon patient russe. Et j'ai souri. J'étais assis sur un banc du cimetière du Père Lachaise. Le même où Florine avait surgi quelques jours auparavant. D'ailleurs je faisais exactement la même chose. Je prenais mon déjeuner composé de trois sandwiches poulet mayonnaise. Du coup je passais mon temps à regarder à ma droite. Guettant une hypothétique arrivée du farfadet blafard aux rangers. Mais elle ne venait pas. Il faisait extrêmement chaud. Au moins trente degrés d'après le présentateur météo vedette de la deuxième chaîne. Avec un temps pareil tous les vampires de la capitale devaient être enfermés dans leur cave, allongés sur le sol, bras en croix. Enfin, c'est comme ça que je les imaginais. Je pensais à l'entretien que j'avais eu avec Florine. Ce qui m'avait frappé c'était la différence de comportement avec celui qu'elle semble afficher au quotidien. Elle vivait avec cette blessure qui apparemment la rongeait depuis 1890. Et cette colère? Je me demandait comment elle se manifestait autrement que sur ses avant bras. Peut-être participait-elle à des combats clandestins sur les parking des bars. 
Un bruit m'a fait sursauter. Il venait de derrière moi. Je me suis retourné en vitesse m’apprêtant à dire "salut Florine". C'était un clochard. Il fouillait une poubelle. Il tenait à la main le sachet plastique d'un de mes sandwiches. Je l'ai regardé. Il m'a regardé. Je l'ai regardé. Il m'a regardé. Puis il est parti grommelant quelque chose à mi-chemin entre une vilaine insulte avinée et une réflexion philosophique sur la nature humaine.
Cette fois ci Florine m'avait laissé manger tranquillement. Elle n'est pas apparue. Ni les jours suivants.

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