lundi 11 mars 2013

6-Un rendez vous à l'écriture douteuse


J'avais beau avoir collé un autocollant no pub sur la boite aux lettres j'y retrouvais toujours des réclames pour un obscure magasin de meubles ou pour le super discount du coin. C'est seulement après avoir enlevé une demi douzaine de prospectus que je trouvais enfin mon courrier. Entre trois enveloppes à l'allure administrative se trouvait une petite carte postale. Sans timbre. Sur une face il y avait une photo de Bela Lugosi grimé en Dracula. Sans même l'avoir retourné je savais déjà qui m'avait écrit. Je soupirais : "Florine..." 
Au verso était inscrit : "J'ai trouvé un truc génial dans lequel m'investir!!! Viens me voir à la maison ce soir, faut qu'on parle!" Suivi de son adresse.
Dieu que c'était mal écrit. J'imaginais qu'au cours de ses cent trente six ans d'existence elle avait pu mettre au point une technique impeccable d'écriture. C'était tout le contraire. Peut-être que le vampirisme attaquait les fonctions cognitives. En dessous du petit mot elle avait esquissé un dessin. Au début j'y ai vu un corbeau. Mais en me concentrant et en faisant preuve de beaucoup d'imagination je me suis dit que c'était sûrement une chauve souris. Une fois le choc de la laideur de la carte passé je l'ai relu. "Viens me voir ce soir, faut qu'on parle!" Je me voyais dans le miroir du hall de mon immeuble. Je grimaçais. Je me demandais bien ce que signifiait tout ça. Je me suis même dit qu'il y avait peut être un traquenard là dessous (dans l'imaginaire collectif un vampire ne peut être que fourbe). J'agitais la carte comme un éventail. Ne sachant pas quoi faire ni quoi penser. Me retrouver chez ma patiente vampire entourée de ses colocs aussi vampires qu'elle me paraissait être la plus mauvaise idée dans toute l'histoire des mauvaises idées. Néanmoins, à l'instar de l'alcoolique qui a bu sa bière de trop, une petite étincelle a jailli dans un coin de ma tête. C'était la curiosité. Florine était une patiente particulière. Le fait que je sois son psy était déjà en soi une chose totalement délirante. Si pour qu'elle se sente mieux il fallait prendre des libertés quelque peu délirantes avec la déontologie alors allons y. Je me laissais la journée pour réfléchir. Je pense que je n'ai pas beaucoup aidé les personnes qui sont venues me voir ce jour là. Les notes que je prenais face à elles se transformaient rapidement en dessins de chauve-souris et de vampires. Je caricaturais Florine. Je croquais ce que je pensais être sa maison. Un taudis avec des planches cassées et une cheminée bancale. A travers les fenêtres on pouvait distinguer trois paires d'yeux à l'air méchant. Une patiente paranoïaque me disait tout le mal qu'elle pensait de sa femme de ménage qu'elle soupçonnait de vol et qu'elle passait son temps à épier. Je m'en foutais. Au mieux je lui faisais des signes courtois de la tête au pire je voulais lui enfoncer mon stylo dans l’œil. "Je connais une vampire et elle m'invite à venir la voir dans sa coloc de vampires. Tu penses pas que c'est plus important que tes délires de persécution vieille folle?!" C'est ce que je voulais lui crier. Mais le respect et une volonté de garder une certaine crédibilité dans le milieu m'en empêchaient. A dix huit heures j'étais enfin seul. Assis dans mon fauteuil, doigts entrelacés. Je me suis levé d'un seul homme. "Et merde!" ai-je fait en me dirigeant vers la porte d'entrée. Au passage j'ai pris la carte. Je suis sorti et ai pris la direction du métro. J'allais à Montmartre.
J'ai gravi les hauteurs du quartier. Je soufflais. Les pentes de Montmartre n'épargnaient personne et surtout pas un psychologue trentenaire en manque d'exercice physique. Je guettais le nom des rues et m'enfonçais dans un dédale de passages sombres. A ma grande surprise il a débouché sur une impasse bordée de parterres fleuris. Au bout il y avait, au fond d'un jardin, une maison cachée par un grand arbre. Je m'approchais. La lumière du jour déclinant donnait un aspect inquiétant à l'endroit. Je suis arrivé au portail. J'ai remarqué qu'il n'y avait aucune fleur dans le jardin. Il y avait de l'herbe, mal entretenue d'ailleurs. L'ombre de l'arbre recouvrait non seulement la maison mais également une grande partie du jardin. Contrairement à mes fantasmes l'habitation avait l'air d'être en bon état. En tout cas de l'extérieur. Les volets n'étaient pas fermés mais il me semblait apercevoir des rideaux de couleur sombre collés aux carreaux. Rassuré j'ai cherché une sonnette sur le portail. Rien. Il y avait une boite aux lettres mais pas de nom. J'ai pris mon courage à deux mains et j'ai tourné la poignée. Mes pas faisaient un bruit de gazon sec écrasé. Je me suis arrêté pensant avoir alerté les quatre créatures de la nuit à l'ouïe forcément plus fine que celle du commun des mortels. Rien. Pas un bruit venait de l'intérieur. J'ai haussé les épaules et j'ai avancé. Je suis arrivé à la porte. Après avoir soufflé un bon coup j'ai appuyé sur la sonnette.

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