samedi 2 mars 2013

1-Rencontre avec Florine


La Bible avait raison : il n'y a rien de meilleur qu'un sandwich triangle poulet-mayonnaise. C'est les yeux plein d'étoiles que je dévorais mon troisième triangle de chez Franprix. Le pantalon plein de miettes et les commissures de lèvres souillées de mayo. J'étais bien. J'étais zen. J'adore déjeuner dehors en été. Ça a toujours eu pour moi un petit côté pique nique si ce n'est même camping. Mais je ne mange pas n'importe où. Mon lieu de prédilection c'est le cimetière du Père Lachaise. Quand les beaux jours arrivent, à chaque pause déjeuner, je grimpe sur les hauteurs du Père Lachaise. Je me pose sur un banc, une bouteille d'Evian et ma batterie de poulet-mayonnaises posées à mes côtés. J'admire la vue et je kiffe. J'aime le calme du lieu. C'est un des rares endroits où les locataires nous ferons jamais chier avec leur morceaux de r'n'b diffusés toujours trop fort. Ayant englouti mon quatrième triangle volaillomayonnaisé j'ai détendu mes jambes, épousseté les miettes et souri bêtement. Et c'est précisément là que Florine est apparu dans ma vie. A cet instant exact que le petit lutin démoniaque aux airs d'ado gothique a changé à jamais mon existence.

Alors que ma langue fouillait mes dents à la recherche d'un hypothétique dernier morceau de succulent poulet j'ai entendu une petite voix à côté de moi. 
"Cool tes pompes."
J'ai sursauté et j'ai tourné la tête sur ma droite. Là était apparue, par je ne sais quel tour de passe passe que seuls Sigfriend et Roy pourraient m'expliquer, une gamine. Une ado plutôt. Tout était noir chez elle : son grand chapeau, ses cheveux bouclés, ses grosses lunettes de soleil, son rouge à lèvre, son sweat à capuche trop grand, sa jupe, son collant et ses rangers. Même ses ongles. Tout sauf son teint. Blafard. On m'a toujours dit que j'étais extrêmement blanc de peau. Mais elle, c'était quelque chose. On voyait presque les veines à travers.
"C'est des Docs? a t-elle relancé
-Euh, non. Pas des Docs, ai-je répondu balbutiant. Je ne t'ai pas entendu arriver. Tu es quoi, une sorte de ninja?
-Carrément ouais, un ninja. Un putain de ninja à chapeau. Je t'ai pas fait peur j'espère? C'est tout moi ça. Quand je veux faire peur je n'y arrive pas et quand je ne veux pas faire peur je fais peur."
Je l'ai senti m'observer à travers ses lunettes trois fois trop grandes. D'un geste sec elle m'a tendu la main. Les bouts des manches de son hoodie trop grand lui faisaient des sortes de moufles.
"Moi c'est Florine, et toi?
-Mehdi"
Je lui ai serré la main. C'était comme tenir les tentacules d'un poulpe (même si je reconnais n'avoir jamais été en contact avec un poulpe). Quelque chose de flasque, mou, quasi inerte. D'apparence elle devait avoir treize ans. En poignée de main elle en avait quatre vingt. En retirant doucement ma main comme si je venais de la plonger dans du slime je l'interrogeais sur ses parents. Où étaient ils?
"Oulah, ils sont morts depuis longtemps tu sais. Je suis toute seule. Toi, tu cherches à te débarasser de moi hein, a t-elle ponctué en pointant son doigt à travers sa manche en ma direction.
Décontenancé par la froideur avec laquelle elle venait d'annoncer qu'elle était orpheline j'ai tenté de bredouiller une formule de condoléances. Mais me rendant compte que ce serait de toute façon ridicule je n'ai rien dit.
"Même si c'est pas des Docs j'aime bien tes pompes". 
Décidément elle n'en démordait pas.
"Merci, mais tu tutoies tout le monde comme ça?
-Nan, juste les gens que j'aime bien. Tu bosses dans quoi?
-Je suis psychologue" me surprenais-je à répondre aussi sincèrement à cette gamine au look improbable
D'un coup elle a bondi sur ses rangers. Bras tendus contre le corps. Elle s'est penchée vers moi et tel un robot ayant reçu un coup de hache dans le cou elle s'est mise à répéter frénétiquement  : "c'est vrai? c'est vrai?"
Je me suis penché en arrière, inquiet.
"Oui, psychologue. Qu'est ce qui te prend?"
Elle s'est arrêtée sec. Elle s'est assise calmement. Elle m'a souri.
"Cool ça que tu sois psy, tu vas pouvoir m'aider.
 -T'aider en quoi? lui ai-je répondu interloqué
-Bah à m'écouter. J'ai plein de trucs à dire! Il me faut un psy!
-De ritaline je dirais, de ritaline, ai-je lancé sourire en coin, content de moi.
-Très drôle. Tu verras j'ai un passé bien fourni. Mais faut que je te prévienne. Je suis une vampire"
Je l'ai fixé une bonne dizaine de secondes en plissant les yeux. Un regard que Fry de Futurama n'aurait pas renié. 
"Un...vampire? Genre chauve souris, aïl et cercueil?
-Non, un vampire genre fille. Je sais ça peut paraître surprenant mais je suis une vampire. Bon ok, tu dois te dire une fille aussi mignonne et bien lookée que moi ne peut pas être une vampire. Eh si! Une vampire.
-Ok, ok une vampire...ouais...c'est ça."
J'ai ramassé mes cadavres de sandwiches, les ai mis dans un sac plastique et je me suis levé.
"C'est pas tout ça mais faut que j'aille bosser moi."
Florine a précipitamment sorti un poudrier de sa poche.  Elle l'a ouvert et a tourné le miroir en ma direction.
"Attends attends! Regarde!" m'a t-elle lancé en calant mon reflet dans le petit cercle réfléchissant
Je m'y suis regardé avec une moue dubitative. La gothique hystérique s'est collée à moi et a tendu son poudrier devant elle comme quelqu'un qui veut se prendre en photo avec son pote. Je voyais toujours mon reflet dans le miroir mais pas le sien. J'ai lâché un "nom de..."
"Convaincu Monsieur?
-Y a un truc. Comme ce type sur youtube qui fait apparaître une tronçonneuse sous le nez des spectateurs. Y a un truc.
-Oui y a un truc : je suis une VAM-PI-REUH!" Elle a ouvert légèrement la bouche découvrant deux canines dont la longueur rendrait fou tout bon orthodontiste.
Je me suis levé. Confus. Et je me suis dirigé vers le chemin de la sortie. Elle m'a couru après. Alors que mes pas faisaient craquer une multitude de graviers les siens ne faisaient pas un bruit. Comme un chat. Arrivé sur une petite place déserte bordée de hautes sépultures Florine m'a crié : "regarde!"
En me retournant j'ai vu la gamine grimper sur une tombe en forme d'obélisque. Elle devait bien faire six mètres de haut. Florine l'a escaladé avec une rapidité et une facilité qui m'ont rappelé les films de kung fu des années quatre vingt dix. Une fois au sommet elle s'est tenue debout, mains derrières le dos. Malgré le peu d'espace pour poser les pieds et l'angle prononcé de la construction elle ne vacillait pas d'un pouce.
"Descends! Tu vas te faire mal!" lui-ai je dit en regardant autour de moi pour m'assurer que personne n'était témoin de cette improbable scène.
Elle a alors tendu les bras sur les côté. On aurait dit un plongeur professionnel aux Jeux Olympiques. Et elle a sauté. En avant. Tête la première. A mi descente elle a laché un "merde!" énervé. Et elle s'est écrasée. Au moment de l'impact j'ai entendu un énorme craquement. Elle avait du se casser la colonne vertébrale. Je me suis précipité à la rencontre de son cadavre. Elle gisait là, la tête tournée au trois quart derrière elle. Elle semblait être totalement démantibulée. Les seuls mots intelligents qui me sont venus ont été : "Euh...ça va?
-Ouais ça va! a répondu sa tête vrillée."
Elle s'est appuyée sur les mains. Elle s'est mise à genoux.  Elle a attrapé sa tête et l'a remise en place. Ça a fait un bruit de noix qu'on écrase. Elle a ajusté son chapeau (qui malgré la dégringolade n'avait quasiment pas bougé) Après avoir nettoyé la poussière sur ses jambes elle s'est levée.
"Bon, là tu me crois? Parce que je ne le referai pas. Et ne me dis pas que tu as déjà vu une nana faire ça devant toi!"
C'est vrai que là je ne pouvais plus croire que Florine était une ado comme les autres. Même si les ados font des trucs de plus en plus tordus.
"Bon, ok, admettons, t'es une vampire. Pourquoi tu ne brûles pas au soleil?
-Regarde comme je suis fringuée. Mon chapeau, mon grand sweat et tout. Et je m'applique une bonne crême solaire. Elle est tellement grasse que je pourrais faire cuire des oeufs sur le plat sur mes joues. Et du bacon.
-Mais tu te nourris de sang. Tu vas me tuer? Je me suis arrêté net.
-Ça fait bien longtemps que les vampires de Paris ne tue plus d'êtres humains. Ça ferait trop de bruit. On se serait fait décimer depuis longtemps. Du coup on se procure du sang par des moyens détournés. Genre sang impropre pour les transfusions ou viande saignante. Et crois moi, j'en bouffe de la viande qui pisse le sang.
-De la viande saignante? C'est dégueux."
Nous nous sommes remis en marche et nous avons finalement atteint la grille du cimetierre. Je me suis tourné vers elle.
"Ecoute Florine. Je ne suis pas sûr de croire à cent pour cent à cette histoire de vampire. Je suis trop cartésien pour ça. Mais au cours de ces dix dernières minutes je viens de voir plus de choses étranges qu'en plus de trente ans de vie. Je veux bien t'écouter. Voir ce que le vampire que tu es à à dire."
Je lui ai donné la carte de mon cabinet. En lui précisant que je la verrai en rendez vous le lendemain en fin d'après midi. Elle m'a serré dans ses bras. Puis elle s'est mise à sautiller sur place comme un lapin électrocuté.
"Merci monsieur le psy! Ah non, monsieur le psy c'est nul. Faut que je te trouve un autre surnom."
Après une courte réflexion elle s'est mise à sourire, toutes canines déployées. Elle a alors déclaré :
"Psyman! Tu seras psyman.
-Psyman? Hein?
-Bah oui! Comme les super héros! Na na na na na na PSYMAN! a t-elle fredonné sur l'air de la série télé Batman des années soixante.
-C'est nul.
-Na na na na na na PSYMAN! continua t-elle à fredonner tout en agitant les index de droite à gauche à travers ses manches, tels des essuies glaces.
-C'est bon j'ai compris.
-PSYMAN!
-...
-J'arrête, promis!
-Allez, à demain, je dois aller bosser. Une vampire..."
J'ai franchi la grille. La tête pleine de questions. Arrivé au passage piéton je me suis retourné. Elle m'a fait un signe du bras pour me dire au revoir en se mettant sur la pointe des rangers.



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