dimanche 3 mars 2013

Patiente : Florine. Entretien 1


Arrive à l'heure. Habillée comme la veille. Se moque de ma décoration d'intérieure "sponsorisée par Ikéa*". Touche à tout. Me demande si j'ai une compagne. Me suis dans le bureau. Me demande à nouveau si j'ai une compagne. "Il faudrait une fille ici pour t'apprendre le bon goût décoratif". Est déçue de l'absence de divan. Je lui dis que je ne suis pas psychanalyste. Elle me demande si on peut déplacer le sofa dans le bureau pour faire office de divan. Je dis non. J'ai pris soin de fermer les rideaux. Elle enlève son chapeau et ses lunettes. Elle a les yeux injectés de sang. Très joli visage. Me demande par quoi elle doit commencer. Je lui dis qu'elle peut commencer par me dire pourquoi elle voulait rencontrer un psy. Elle me dit qu'elle est en colère. "Je suis tout le temps énervée. Parfois j'ai même des envies de meurtres." Elle dit que tout a commencé en 1890 à Paris. Elle avait treize ans. Sa mère était repasseuse chez un notable (avocat) de la Capitale. Le père travaillait dans le Nord dans la France, dans une mine. Il venait voir sa famille une fois par mois. La patiente accompagnait souvent sa mère au travail. Quand elle ne le faisait pas elle trainait dehors et organisait des "courses de rats". Elle m'explique comment ils crevaient les yeux des rats pour qu'ils aillent plus vite. Me mime les gestes. Je lui demande à plusieurs reprises d'arrêter. Elle dit qu'un jour l'avocat, le patron de sa mère, a abusé d'elle. Le ton de sa voix change. Première fois qu'elle est sérieuse. "Il m'a violée ce sale porc!" Elle dit qu'elle s'est enfuie après ça. Elle traînait dans les rues de Paris en pleurant. Voulait se jeter dans la Seine. "C'est là que j'ai rencontré l'aristo". Elle dit que l'aristo est celui qui a fait d'elle une vampire. Il l'a pris en pitié et "voulait lui donner le pouvoir de se venger". Florine dit qu'elle n'a pas réfléchi. Il l'a mordu "presque jusqu'au dernier souffle" et elle l'a mordu à son tour. Elle est devenue vampire. "Je me suis réveillée pleine de haine!" Elle se sentait comme enragée. Elle et l'aristo se sont rendus de nuit au domicile de l'avocat. Ils ont vidé chaque membre de la famille de son sang. "J'ai vomis après ça, comme si j'avais bu trop de tequila". Mais elle précise qu'elle avait adoré le goût du sang. L'aristo et elle ont bourlingué quelques temps ensemble dans Paris et en Province avant de se séparer (elle ne me précise pas les circonstances). Dans les années soixante un consensus s'est dégagé parmi les vampires parisiens : ils ne tueraient plus d'humains. Par sécurité. Elle vit actuellement en collocation à Montmartre dans une maison isolée. Ils sont quatre. "C'est Friends version Dracula" ajoute t-elle. Elle s'est "posée" mais dit garder une haine immense en elle. Haine qu'elle avait besoin de verbaliser. Elle soulève ses manches et me montres des scarifications sur ses bras blancs. "A défaut de psy je me servais de mon ami le couteau". Elle dit que le pire c'est d'être immortelle. "Près de cent quarante ans de colère ça fait long". Elle aimerait mourir mais ne veut pas se suicider. Elle dit qu'elle n'est même pas sûre de pouvoir le faire.
Après près d'une heure nous arrêtons. Elle est perdue dans ses pensées. Nous convenons de nous revoir la semaine prochaine. 
Avant de partir, à la porte, elle me chante : "na na na Psyman!" avec son geste d'essuie glace avec les  index.


* : entre guillemets les citations de la patiente

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