vendredi 15 mars 2013

7-Les colocataires


J'ai entendu le bruit d'un truc qui traînait sur le sol derrière la porte. Des pas? Les verrous s'ouvraient laborieusement les uns après les autres. Certains semblaient même s'ouvrir puis se refermer. Jamais une porte ne s'était ouverte aussi difficilement. Je pensais que la personne que je m’apprêtais à découvrir était impotente. Ou pire : un nain debout, sur la pointe des pieds, sur un tabouret. Finalement la porte s'est entrebâillée. Un type avec un foulard à motif floral sur la tête est apparu. Il portait des lunettes de soleil rondes à la monture violette. Il était blond et arborait un combo moustache-barbe mal taillé. Son visage était creusé et était aussi pâle que celui de Florine. Il était vêtu d'un peignoir rose avec un nounours brodé au niveau du cœur. Il a bougé la tête de haut en bas, comme s'il me scannait. 
"Ouais man?" a t-il prononcé appuyé contre le cadre de la porte.
Je me suis raclé la gorge et je me suis lancé.
"Je viens voir Florine
-Florine? Ouais..." et il a fermé la porte.
Je suis resté planté là comme un abruti. Regardant autour de moi pour voir si quelqu'un avait assisté à mon humiliation. J'ai haussé les mains de stupeur. J'ai sonné. Après encore de nombreuses hésitations au niveau du verrou le même homme bizarre a passé sa tête par la porte. 
"Ouais?
-Je viens voir Florine. Elle vit bien ici non Florine?"
Et il a de nouveau fermé la porte. J'ai alors entendu des pas précipités et quelqu'un qui ouvrait la porte à toute vitesse. C'était Florine avec son chapeau et ses lunettes. Elle arborait un large sourire.
"Salut Psyman! Entre donc dans mon humble demeure" a t-elle fait en esquissant une sorte de révérence.
Hésitant je suis entré. Florine s'est débarrassé de son couvre chef et de ses lunettes de soleil. Elle a commencé à jouer au guide. Nous sommes entrés dans le salon. Il faisait relativement sombre mais le restant de lumière du jour éclairait suffisamment la pièce à travers les épais rideaux pour que je puisse voir correctement. Le drôle de portier était là, assis sur le canapé. Toujours vêtu de son peignoir. Il avait les pieds posés sur une vieille table basse en bois. Il n'avait plus son foulard et ses lunettes étaient posées à côté de lui. Il fumait je ne sais trop quoi en regardant la télévision. La petite vampire a fait les présentations. En désignant l'énergumène de la main elle m'a dit qu'il voulait qu'on l'appelle Steeve mais qu'en fait, baissant la voix, il s'appelait Pierre. C'était le dernier colocataire à être arrivé dans la maison. Personne ne connaissait vraiment son histoire. Il était devenu vampire à trente deux ans dans les années soixante. Il vouerait un culte aux chanteurs rebelles morts. Surtout à Kurt Cobain qu'il appelle ridiculement "Kurty". Il aimait sortir des phrases idiotes du genre : "tu sais Kurty aurait fait ça" ou "Kurty c'était un mec bien lui, ouais un mec bien". Les autres colocs avaient pensé à le dégager ou le couler dans un pilonne mais finalement c'était devenu une sorte de mascotte.
"C'est fou, il est constamment sur le canapé" a dit Florine en secouant la tête d'exaspération.
Je me disais que finalement leur colocation vampirique ressemblait à une colocation de mortels. J'étais rassuré. Rassuré jusqu'à qu'arrive Phil'. Alors que Steeve me lançait un "s'lut mec!" en se lissant la barbe un type est descendu en trombe des escaliers. Un homme grand et mince. Cheveux gominés en arrière. Les joues creusées. Il était habillé de noir et portait des sortes de bottes de cavalier. Il s'est arrêté à mi chemin des marches. Il a pointé son doigt vers moi en criant : "comment oses tu mortel?!". Il a presque sauté les marches restantes et s'est dirigé vers moi d'un pas décidé, bras croisés sur la poitrine avec les mains qui touchaient les épaules. Une pose très vampire d'Hollywood. Florine pouffait de rire. J'étais terrifié. Il s'est planté devant moi. Ses grandes mains en éventails posées à plat sur le haut de son buste.
"Pourquoi mortel. POUR-QUOI?! a t-il crié. Tu mériterais que je te vide de ton sang. Tu n'es pas digne de fouler le même sol que les êtres sublimes que nous sommes. Tu n'es rien! Tu es une proie pour moi. Une PREU-OIE!
-Lui, c'est Phil' m'a glissé Florine entre deux ricanements. Il aime essayer d'impressionner les gens. Disons qu'il défend un certain standing.
-Tu devrais en faire autant! a rétorqué Phil' à l'adresse de Florine. Tu te mortelises trop."
Steeve a pouffé de rire à son tour et a lancé un "relax Philou" qui a fait rire l'adolescente. Phil' a tourné les talons et s'est dirigé vers les escaliers. Puis il s'est retourné.
"Je retourne me ressourcer auprès des esprits des Grands de notre race!" Il a remonté les marches. S'est encore arrêté à mi chemin et a marmonné un truc pour finalement disparaître à l'étage. Florine tentait de réprimer un fou rire. Moi je n'avais qu'une envie : fuir. Ma patiente s'est tourné vers moi.
"T'inquiète doc. Phil' est dans son monde. Il aimerait que les vampires soient comme dans les livres de Anne Rice. Il n'accepte pas la réalité. On le charie beaucoup. Il dort même dans un cercueil.
-Qu'il a acheté aux pompes funèbres! s'est senti obligé de préciser Steeve en tirant sur sa cigarettruc.
Alors que Florine m'invitait à traverser le salon une voix s'est élevée du haut des escaliers. Je craignais le retour de l'autre barjot en noir mais c'était quelqu'un d'autre. Un jeune homme aux cheveux mi-longs tenant un livre à la main.
"Un vampire inquiet vient de me signaler la présence d'un invité loin de l'immortalité en notre demeure" L'homme parlait avec un léger accent britannique. Il était élégant. Il portait une chemise blanche à jabot. Il s'est passé la main dans les cheveux.
"Douce Florine, quelle aventure vas tu encore nous faire vivre? Il a descendu lentement l'escalier et tout aussi calmement s'est approché de Florine qu'il a embrassé sur le front. Il m'a ensuite serré la main en esquissant un sourire aux lèvres rouges écarlates.
"Enchanté, Oliver. Mehdi je présume?
-Enchanté, ai-je lâché un peu hésitant. Oui, Mehdi, c'est bien ça.
-Notre charmante créature de la nuit ici présente nous a parlé de vous. Soyez notre invité. Puissiez vous entre nos murs trouver réponses aux questionnements que l'âme d'un mortel ose se poser au fond de sa pure représentation."
Je suis resté coi. N'ayant pas compris le sens des propos d'Oliver. Oliver et moi sommes restés face à face, silencieux, trente longues secondes. Puis, peut être vexé par l'absence de réponse il est parti. En montant les escaliers il a déclamé une longue phrase en latin. Florine m'a regardé en me disant qu'elle non plus ne comprenait rien aux grandes phrases d'Oliver. Mais qu'elle faisait comme si. Elle l'aimait bien. C'était lui le propriétaire de la maison. Il était arrivé à Paris en même temps qu'Oscar Wilde (en tout cas c'est ce qu'il aimait raconter). C'était une sorte de poète écrivain. Il a acheté la maison avec de l'argent qui aurait appartenu à sa famille. Ça c'était la version officielle. Florine pense qu'il a escroqué (et croqué) plusieurs bourgeoises de la capitale. Contrairement aux autres colocataires il rechignait à manger de la viande sanglante. Il se faisait presser des morceaux de boeufs pour en recueillir le sang qu'il buvait dans des verres à vin.
"C'est un type raffiné a dit Florine en me faisant un clin d'oeil. Je lui dois de ne pas vivre dans la rue. Je l'ai rencontré lors d'une session du conseil vampirique. Il cherchait des colocataires. La crise, tout ça, il ne pouvait plus tout payer seul.
-le conseil vampirique? C'est quoi ce machin? lui ai-je demandé circonspect.
-On en reparlera"
Ce à quoi Steeve s'est senti obligé de répondre : "c'est une bande de vieux schnocks!"
Florine s'est dirigée vers une porte.
"Viens, il faut qu'on parle sérieusement"

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire